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    Ave Caesar... fin du feuilleton quotidien de l'été

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    09082019

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    Ave Caesar... fin du feuilleton quotidien de l'été Empty Ave Caesar... fin du feuilleton quotidien de l'été




    Ave Caesar... (1)

    Avant propos.
    Pour agrémenter ce mois d’aout, je vous propose une histoire concernant un théâtre d’opérations qui ne figure pas sur le forum.
    Une histoire qui restera éphémère et dans laquelle toute ressemblance avec des personnes connues serait purement fortuite (comme on dit). Et, je tiens à le préciser, elle n’est pas destinée à être lue par des spécialistes des armées Romaines. Même s’il s’agit de l’épopée de quelques légionnaires partis loin de leurs volcans préférés et de leurs sénateurs occupés à parler toute la journée.
    Une histoire qui n’a rien d’authentique et qui, je l’espère ne sèmera pas la perturbation chez les puristes trop sérieux.
    Pour ceux qui auraient des doutes, je précise également qu’il ne s’agit pas de parachutistes. Comme chacun sait, à cette époque les avions ne volaient pas assez haut et les parachutes n’existaient pas encore.
    Je rajouterai pour finir que ceux qui espèrent apprendre quelque chose sur les malheurs des gens qui marchent à pieds sont les bienvenus.
    Après ce préambule parfaitement inutile et pour se mettre tout de suite dans l’ambiance de cette époque, qui bien entendu n’a rien à voir avec la nôtre, plongeons tête la première…
    Il était une fois, un soldat Romain quelque part au bord d’un fleuve…


    *******************


    Luculus faisait les cent pas depuis deux bonnes heures et le cor, situé sous l'orteil gauche, lui rappelait qu'un centurion de la trente troisième centurie de Lombardie était fait pour marcher.
    Monter la garde sur ce rempart situé au bord du fleuve n'avait rien de réjouissant.
    L'eau bouillonnait sourdement en contrebas en heurtant les restes d'un ponton construit par des barbares locaux.
    Ingénieux ces gens-là, organisés et méthodiques mais leur vin laissait à désirer. Luculus poussa un soupir désabusé et s'adossa à un pieu de la palissade afin de renouer sa sandale gauche dont la semelle portait des signes de fatigue évidents. Il était temps de prendre un peu de repos.
    D'un geste lent il enleva son casque et le déposa délicatement sur la tête décapitée qui était fichée à l'extrémité d'un poteau du rempart sur lequel il s'appuya pour se gratter le dos. Pratiques ces crânes mis en évidence pour dissuader les tribus de brutes sanguinaires de franchir la frontière. Pour l'instant leur effet semblait efficace. Il est vrai que ces arriérés devaient d'abord franchir ce fleuve large et profond avant d'arriver, complètement épuisés après avoir lutté contre le courant, au pied de cette muraille de bois qui faisait quand même dix pieds de haut.
    Certains y parvenaient et demandaient l'autorisation de passer. Selon l'humeur du chef de poste, Marcus Pétrus, ils pouvaient avoir satisfaction ou se retrouver au sommet d'un pieu, sentinelles silencieuses et immobiles tournées vers l'est…
    Marcus, ce piémontais, bûcheron montagnard qualifié, recruté de force il y a un an après une nuit de beuverie, venait d'être nommé responsable de quatre cent cinq pas de palissade. Désireux de progresser dans la hiérarchie, il exécutait tous les ordres avec le souci de respecter le moindre détail. Parfois, pour en comprendre toutes les subtilités, il stimulait son imagination à coups de hache en préparant du petit bois pour le feu.
    Transmis oralement par plusieurs messagers successifs les missions demandaient un décryptage qui arrangeait tout le monde : en cas de capture le secret était assuré. Par ailleurs un ordre pouvait se transformer facilement en contre ordre et de plus c'était excellent pour développer l'esprit d'initiative des subordonnés.
    Parmi les huit hommes sous son autorité seul Luculus, habitué depuis son plus jeune âge aux hurlements d'une mère battue par son père, comprenait les ordres qui étaient donnés avec des cris perçants. Heureusement, car un chef incompris peut devenir violent et avec un Marcus Petrus déchaîné on pouvait craindre le pire.
    L'omoplate gauche avait été savamment grattée par le pouce droit. Luculus poussa un soupir de satisfaction et reprit son casque. Cabossé et consolidé à certains endroits avec des morceaux ce cuivre rouge récupérés au hasard des pillages c'était un véritable album se souvenirs. Eraflures ou déformations chacune avait son histoire mais seul le marquage en creux situé derrière l'oreille gauche avait une importance capitale. C'était le résultat du coup de pommeau cordial donné par le vieux légionnaire chargé de la formation des jeunes recrues et Luculus en gardait un souvenir ému. Après deux mois d'enfer à marcher de jour ou de nuit, à creuser des tranchées ou monter des palissades, recevoir ce signe d'amitié viril au cours d'une cérémonie de remise des fibules d’aptitude avait été une délivrance.
    Les efforts étaient récompensés. Un vieil homme rompu au métier des armes lui accordait le titre de légionnaire. Un honneur qui allait lui permettre de marcher encore plus loin et de monter toujours plus de palissades.
    Les mois s'étaient succédés ainsi que les paysages.
    Les montées, les descentes, les bivouacs confortables ou pas, un pillage par ci, une construction de villa avec eau courante et bain chaud par là : rien que des activités enrichissantes. Mais depuis quelques temps, depuis la construction de cette palissade, l'ennui se faisait sentir. Il était temps de passer à autre chose.
    Luculus vit arriver la relève. Il était l'heure de dormir.

    (à suivre…?)


    Dernière édition par LANG le Mer 28 Aoû - 20:48, édité 3 fois
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    Ave Caesar... fin du feuilleton quotidien de l'été :: Commentaires

    LANG

    Message le Dim 11 Aoû - 11:31 par LANG

    Ave Caesar... (2)

    Ces romains sont des gens très laborieux. Vous allez voir…

    *****

    Luculus, les consignes ayant été données à la relève, était parti dormir.
    Une belle et douce nuit accompagnée de rêves, de ronflements...
    Rassemblement. Tout le monde à la porte sud !
    Le jour se levait à peine et les hurlements claquaient tels des coups de fouets. Le chef était pressé et chacun comprit qu'il avait de nouveaux ordres à donner. En effet, Marcus Pétrus venait de quitter une réunion bien arrosée où il avait été question de partir à la découverte de l'arrière pays. Une armée qui passe son temps à monter la garde finit par s'endormir. Rien de tel pour dégourdir les esprits et les jambes qu'un petit voyage touristique au fin fond d'une province barbare où personne n'avait encore mis les pieds.
    Toute la centurie se retrouva donc à la porte sud.
    Comme d'habitude la préparation fut longue. Elle dura la journée entière. Le temps de repriser la chemise de laine sans manche, de dépoussiérer le manteau et les bandes molletières, de retrouver ses fibules et de vérifier le capuchon de l'imperméable* demanda quelques heures. La remise en état des bottines à triple semelle exigea beaucoup d'attention. Et de calculs : le nombre de clous était-il réglementaire ? La quantité variait selon les chefs qui passaient l'inspection. Certains annonçaient quarante deux, d'autres cinquante huit mais le chiffre qui paraissait l'emporter était trente trois. Un troc échevelé de clous s'en suivit avec échanges, reprises et discussions violentes qui firent perdre encore plus de temps. Un colloque réunissant les cadres de la centurie, n'arrivant pas à se mettre d'accord sur un chiffre, décida de passer à l'inspection des casseroles et des gamelles ce qui ramena le calme.
    Pour finir chacun soumit son armement individuel à l'œil sans complaisance des chefs : javelot aiguisé, épée débarrassée de traces de rouille, fronde astiquée et bouclier décabossé. Il y eut peu de remarques : chacun, étant conscient de l'importance de cet arsenal en cas de rencontre inopportune, avait soigné son entretien.
    Par contre, le ceinturon avec son tablier en cuir déclencha une multitude d'observations. Pendant l'avance à l'ennemi, il était censé émettre un cliquetis métallique afin d'impressionner l'adversaire. Marcus Pétrus fut le plus exigeant. Faire résonner correctement devant lui  les lanières en cuir garnies de bagues en plomb tenait de l'exploit. Pour avoir grâce à ses yeux, seuls des déhanchements syncopés permettaient d'obtenir un niveau sonore suffisant. Il est vrai qu'il savait obtenir le meilleur de ses hommes.
    Le matériel collectif nécessaire à l'expédition demandait également à être rassemblé et vérifié. Pelles, pioches, brouettes diverses ainsi que tout le petit outillage servant au terrassement et à la construction de voies prirent place à quelques mètres de la porte sud. Une équipe chargée de la logistique arriva avec des chariots remplis de pieux et un peu plus tard les chevaux firent leur apparition.
    Le soir venu, Marcus Pétrus procéda aux dernières vérifications et ne prononça aucune sanction car il était désireux de maintenir le moral de son groupe.
    L'équipe se retrouva autour du feu et, comme d'habitude, chacun se brûla les lèvres en absorbant le potage du soir.
    Infecte cette soupe ! On devrait faire quelque chose, ce n'est pas possible d'être traité comme ça ! lança Olef en avalant une gorgée de vin pour se refroidir le gosier. Il fit d'ailleurs le même genre de commentaire sur le vin qui en réalité ─ comme dans toute l'armée Romaine ─ était un mélange de vinaigre et d'eau.
    Olef était originaire du sud et naturellement avait la parole facile. Avide de voir du pays, il avait prêté serment un soir de juin persuadé que cet engagement lui permettrait de revoir la mer qu'il avait quitté à l'âge de trois ans. Son rêve était d'être marin comme son père qu'il n'avait pas connu. Las, de montagne en vallée il n'avait rencontré que le froid de l'est et le vent du nord. Sa gaîté naturelle s'était émoussée mais il savait la régénérer après quelques verres d'eau de vie. Cette boisson exceptionnelle n'étant distribuée qu'à la veille des combats importants ou de la fête nationale, il passait le reste du temps à faire du mauvais esprit sans se faire trop remarquer.
    Mange, de toute façon on a pas le choix, il n'y a rien d'autre, répondit sourdement Rallux discipliné et respectueux de la hiérarchie depuis qu'il avait été condamné pour oubli du mot de passe. Ne pas avoir répondu aux sommations lui avait valu en outre une bosse sur le front et une exemption du port du casque pendant une semaine.
    Les yeux bleus, grand et musclé, Rallux avait beaucoup d'allure et plaisait aux femmes. Il savait leur parler, les faire rire et accessoirement mitonnait des plats succulents ce qu'elles appréciaient doublement puisqu'elles ne faisaient pas la cuisine. Rasé de près, le "Beau Rallux ", comme on le surnommait parfois, n'avait pas connu ses parents. Il avait été recueilli par un membre du clergé qui lui avait enseigné l'art d'être devin. Depuis, il s'évertuait à prédire l'avenir en examinant les paumes des mains. Avec les femmes, si l'occasion se présentait, il s'aventurait parfois plus loin et sa délicatesse lui assurait souvent un succès inespéré. Il évitait de proposer ses services aux membres de la centurie depuis qu'il avait appris les mœurs particulières de certains chefs.
    On ferait mieux de prendre quelques heures de sommeil, la journée de demain risque d'être dure et on aura le temps de faire du mauvais esprit, dit Luculus en se levant.
    Le reste du groupe acquiesça.
    Olef qui avait fait une bonne sieste assura la garde et l'entretien du feu...

    (à suivre... ?)

    * Ndlr : pour les "puristes", il faut savoir que la Lombardie étant réputée pour son climat très pluvieux, cette centurie disposait déjà d'un "impermeabilis" spécial. Ce vêtement, inconnu dans le reste de l'armée Romaine, s'enfilait par la tête et descendait jusqu'aux chevilles. Par la suite cet équipement fut abandonné et même oublié.Shocked
    Aujourd'hui, il est connu sous le nom de "puncho" et c'est bien entendu à tort qu'on attribue son invention à une tribu d'Amérique du sud… Laughing Twisted Evil

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    LANG

    Message le Mar 13 Aoû - 12:11 par LANG

    Ave Caesar... (3)

    Suite des aventures de nos centurions explorateurs.

    Avec trois hommes de son groupe Marcus Pétrus était chargé de précéder le gros de la trente troisième centurie afin d'ouvrir la route. On leur avait attribué des chevaux et bien entendu tout le monde appréciait ce mode de locomotion qui évitait les ampoules aux pieds mais pas le mal de dos.
    Cela n’avait pas toujours été le cas.
    Luculus qui n’aimait pas ces bêtes toujours prêtes à faire des écarts devant une flaque d’eau gardait un mauvais souvenir des séances d’équitation.
    Faire monter un fantassin sur le dos d'un cheval n'avait pas été une mince affaire. Répartis par groupes les apprentis cavaliers étaient placés sous les ordres d'un spécialiste tout de noir vêtu afin de bien le distinguer des élèves en tunique blanche.
    Cet homme en noir, car c'en était un même si son langage tenait plus de l'aboiement, utilisait une méthode pédagogique bien particulière. Son enseignement consistait à hurler des injures dès qu'une erreur, même minime, était commise. Comme il ne donnait ni explication ni conseil, les apprentis cavaliers faisaient preuve d'initiatives diverses pour se hisser sur leurs montures et particulièrement originales pour y rester. Les mauvaises postures étaient nombreuses, la fureur du maître à son comble et les chevaux toujours ravis de se débarrasser de leurs colis.
    Ce petit jeu dura plusieurs mois et, à force de tomber, chacun appris à remonter en catastrophe et les chevaux, amusés puis blasés, finirent par accepter de jouer aux transporteurs.
    L'homme en noir malgré ce résultat positif continua néanmoins à proférer ses insultes et tout le monde compris que c'était aussi une manière d'exprimer sa satisfaction.
    Mais ce n'étaient que des souvenirs et Luculus fut rappelé à l'ordre par un écart de son cheval.
    Depuis cinq jours la progression avait permis de s'enfoncer largement dans ce pays inconnu recouvert de forêts profondes et parcouru d'innombrables ruisseaux. Le gibier était abondant, les ordres compréhensibles et les bêtes faciles à monter.
    Marcus trottait souvent en tête ce qui permettait à Luculus de discuter avec Olef des avantages et des inconvénients de la vie de garnison. Tout compte fait, ils tombèrent d'accord pour regretter les soirées de beuveries qu'il était difficile de reconstituer en pleine forêt. Rallux qui les avait rejoint ajouta qu'il était également très difficile de trouver des femmes au milieu des sapins.
    Sur ces considérations chacun descendit de cheval pour planter les poteaux indicateurs destinés au gros de la centurie car ils étaient arrivés à une sorte de carrefour d’où partaient cinq sentiers plus ou moins visibles.
    On prend lequel chef ? Interrogea Olef.
    Tout droit annonça Marcus d'un air assuré.
    Vous avez raison Chef, la piste est bien dégagée; ils n'auront pas trop de travail pour faciliter le passage des chariots approuva Olef d'un air entendu.
    Le regard bleu acier de Marcus se voila légèrement mais il ne chercha pas à approfondir les raisons de cette approbation suspecte. Au contraire, rasséréné quant à son rôle, il s'engagea résolument sur le chemin qui prit rapidement, et malheureusement, l'allure d'un raidillon.
    Olef était ravi. Avec un clin d'œil appuyé il fit partager son plaisir à Rallux qui donna un coup à son casque pour avertir Luculus absorbé par la plantation de son poteau indicateur.
    Naturellement, le Chef fit demi-tour et le changement de direction n'entraîna aucun commentaire.
    Bordé de noisetiers, qui désespérément luttaient pour se faire une place au milieu des sapins, le chemin était en réalité un passage de sangliers. Luculus pensait aux éléments d'avant-garde de la centurie qui auraient à aménager cette trouée pour en faire une chaussée.
    Démentiel ce travail…
    Et ils n'étaient pas prêts d'être rejoints. Elément de reconnaissance profonde, l'équipe devait progresser le plus loin possible et vivre sur le terrain.
    Prendre contact avec la population faisait également partie de la mission mais encore fallait-il rencontrer quelqu'un ! Ce pays était couvert de forêts et s'il y avait des habitants, ils ne devaient pas voir le soleil bien souvent. D'ailleurs à cette allure les quatre hommes n'allaient pas tarder à perdre leur bronzage. C’est ce que craignait Rallux car c'était un atout important pour séduire les femmes. Mais, fataliste, il se consolait en se disant que cette région n'était peuplée que par des sangliers.
    Olef de son côté avait mal au dos et, la nuit n'allant pas tarder à tomber, il s'approcha progressivement du Chef. L'endroit était propice : un petit ruisseau faisait entendre un bruit sympathique.
    Chef, votre cheval semble avoir du mal à poser sa patte arrière droite.
    Ah bon ? Bonne observation Olef ! On va en profiter pour s'arrêter et monter le bivouac répondit Marcus ravi de pouvoir mettre pied à terre car il avait soif.
    L'endroit convenait parfaitement : un terrain plat sans ronces, de l'eau courante et des arbres protecteurs. Un grand sapin aux branches longues et bien basses servit de tente du Chef. Les trois centurions dégagèrent la base pour en faire un nid douillet et un deuxième résineux subit le même sort au bénéfice du restant de la troupe.
    Les chevaux attachés au bord du ruisseau hennissaient de bonheur en broutant l'herbe tendre.
    Luculus fut chargé de préparer les couches et un feu discret pendant que les trois autres partaient à la recherche de nourriture fraîche. Le casque servit à ramasser une bonne quantité d'aiguilles ce qui donna des literies de haute qualité bien meilleures qu'avec des feuilles. Ce pays avait des ressources forestières de qualité pensa Luculus en étalant, sans souci d'économie, le précieux contenu sous les deux sapins.
    Le casque, toujours lui, accessoire incontournable du soldat Romain, se transforma bientôt en casserole dés que le feu fut allumé. Quatre morceaux de galette dure comme du bois avec un peu d'eau et la soupe n'avait plus qu'à être complétée avec les provisions des chasseurs.
    Quelques myrtilles histoire de relever le goût, deux escargots baveux découpés en rondelles et un bout de lard rescapé de la veille, le tout mijota jusqu'au coucher du soleil.
    Un repas frugal que chacun accepta en silence.
    Le cri d'une chouette indiqua qu'il était l'heure de se mettre au lit.
    Marcus Pétrus se glissa au pied de son arbre et son ronflement rejoignit rapidement le concert des bruits nocturnes auquel se mêla bientôt la respiration bruyante de Rallux.
    Olef et Luculus , leur partie d'osselet terminée, se glissèrent à leur tour sous les branches du sapin.

    (à suivre…?)

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    LANG

    Message le Mer 14 Aoû - 21:04 par LANG

    Ave Caesar... (4).

    Une personne m’ayant demandé combien d’épisodes il y avait, j’avoue que j’ai eu du mal à répondre.
    En attendant, pour répondre à son impatience, voila la suite numéro 4…


    ****************


    Nous avions laissé notre équipe de reconnaissance profonde dans un bivouac au fin fond d'une immense forêt de sapins. Les ronflements s'étaient mêlés aux cris des chouettes...

    Le réveil fut brutal.
    Alerte ! Alerte ! Chef on nous attaque !
    La voix étranglée de panique, Olef battait des bras pour secouer les branches basses du sapin. Il cherchait désespérément son épée qui avait glissé hors de l'abri en raison de la pente. Bivouac mal conçu, manque de précautions, négligence, bref il n'avait rien pour se protéger de l'attaque dont il faisait l'objet. Pour préciser, il s'agissait de ses pieds qui étaient violemment pris à partie par un morceau de bois noueux de la race des charmes durcis au feu.
    Vindiou ! lança une voix avec un accent rocailleux.
    L'assaut avait son cri de guerre. L'ennemi s'était fait connaître. L'équipe de reconnaissance de pointe de la trente troisième centurie de Lombardie jaillit comme un seul homme avec en arrière plan les battements saccadés des branches de résineux..
    Face aux quatre hommes se tenait un vieillard aux longs cheveux blancs revêtu d'une houppelande grise qui lui descendait jusqu'aux pieds. L'œil vif, un panier sous le bras gauche, il brandissait un bâton d'un air mécontent.
    Vindiou ! Que faites-vous ici ? Vous n'avez pas vu que c'est un coin à champignons ? En jupette et les jambes à l'air ! Ma parole, mais vous arrivez d’où avec des tenues pareilles ?
    La question appelait une réponse. Le silence s'installa.
    Surpris et décontenancé Marcus réfléchissait. Il n'avait pas jugé utile d'assurer une garde. C'était une erreur !
    Olef avait retrouvé son épée. Luculus cherchait son casque tandis que Rallux s'assura que les chevaux n'avaient pas bougé.
    Nous sommes des envoyés de Rome, répondit le Chef à cours d'idée mais persuadé que l'évocation de cette ville prestigieuse aurait un effet foudroyant sur cet indigène. Avec les barbares c'était généralement ce qui arrivait.
    Cet homme n'était pas un barbare.
    Il regarda un à un ces gens qui venaient d'ailleurs, leva les bras au ciel en agitant son bâton et parti d'un éclat de rire qui résonna longuement à travers les arbres. Il venait de comprendre qu'il avait à faire à des étrangers : encore des visiteurs attirés par le calme de la région !
    C'était devenu une habitude depuis quelques temps. Poussés par les bandes qui se livraient au pillage ou exclus de communautés particulièrement agitées ces nouveaux arrivants ne faisaient souvent que passer. Certains s'installaient provisoirement mais la plupart finissaient par repartir vaincus par la sauvagerie des lieux.  
    Le vieil homme avait fini de rire mais c'est d'un regard amusé qu'il observait les quatre hommes courts vêtus et chaussés de sandales. Ceux-là ne semblaient pas fuir. Leurs tuniques étaient de bonne qualité avec quelques reprises qui traduisaient un souci de l'économie. Seuls leurs couvre-chefs traduisaient une certaine négligence avec des traces noirâtres et des bosses.
    Oui, ces visiteurs n'étaient pas de pauvres hères en quête de tranquillité. De plus, ils avaient des chevaux : espèce de bétail particulièrement rare dans ce pays de vaches et de boeufs. Des échanges commerciaux devaient être possibles. Ces étrangers avaient une bonne tête !
    Bienvenue à l'Ouche des Lousses ! s'exclama le vieil homme qui leva son poing gauche en signe d'amitié.
    Salut à toi, répondit Marcus en levant le bras gauche paume ouverte pendant que son bras droit abaissait l'épée vers le sol.
    Salut à toi ! entonnèrent les trois autres en redressant le menton et en bombant le torse.  
    La glace était rompue.
    L'emplacement du bivouac, l'Ouche de Lousses, était un coin renommé pour ses champignons au goût poivré. L'autochtone s'appelait Yard. Il habitait un peu plus loin en bordure d'un village perché sur une colline entourée de forêts.
    Cette cité s'appelait Stone. Ses habitants ─ plus d'une centaine ─ vivaient du travail de la terre, de la chasse et du troc avec les rares voyageurs qui osaient s'aventurer dans ce coin perdu.
    Le vieil homme vanta les charmes des collines boisées et des quelques champs labourés par les taupes. Il s’appesantit longuement sur l’abondance des ruisseaux, l’absence de chemins carrossables, la puissance des bœufs et la sagesse des notables. Pour continuer, il se lança dans des histoires de litiges portant sur des clôtures en noisetiers mal tordus mais personne n’y prêta attention. Ses explications détaillées sur les caractéristiques des champignons de l’Ouche de Lousses suscitèrent l’intérêt de Rallux qui posa beaucoup de questions.
    Cet homme était sympathique, le pays paraissait idyllique, rien ne s'opposait à une reconnaissance plus approfondie.
    Le Chef intima l'ordre de rassembler les affaires sans plus tarder.
    Luculus prit soin d'éteindre le feu et de nettoyer le bivouac avant de partir. Un souci de la propreté que Yard nota avec satisfaction mais il resta médusé quand il vit Olef planter un poteau indicateur...
    La colonne s'ébranla.
    Le soleil chauffait les échines et les pieds butaient sur les cailloux. Quelques bourdons voltigeaient autour des casques et les queues des chevaux battaient l'air au rythme de la progression de la caravane.
    La sueur piquait les yeux.
    Le sentier se transforma en chemin de mauvaise qualité, signe favorable, annonciateur d’un territoire civilisé.
    Marcus marchait en tête, absorbé par ses pensées. A ses côtés, Yard tentait de lui expliquer que l'état de la chaussée laissait à désirer car personne dans le village ne voulait s'en occuper. Deux étrangers venus de l'ouest s'en étaient chargés pendant longtemps et tout le monde en avait pris l'habitude. Aucun volontaire du pays ne s'était présenté après leur départ.
    Luculus nota en connaisseur que les bas-côtés étaient stabilisés ce qui faciliterait la tâche des unités chargés de construire les voies.
    Le Chef, toujours absorbé par ses pensées, cligna de l’œil plusieurs fois sans raison. Yard, persuadé qu’il s’agissait d’un signe d’incrédulité, répéta son histoire dans l’indifférence générale.
    Rallux pensait aux femmes qu'il allait rencontrer. Il était en effet inimaginable que ces gens perdus en pleine forêt soient dépourvus de consolation féminine. Avec la rudesse du climat, les tâches ménagères et les travaux des champs, il se demandait ce qu’il allait trouver. Vraisemblablement des petites bonnes femmes, courtes sur jambes, les genoux meurtris et les avants bras griffés par les ronces. Piètre consolation. Il tenta de communiquer son inquiétude à Luculus mais ce dernier était préoccupé par son cor au pied de l’orteil gauche.
    Olef avait soif. Depuis une heure, derrière les chevaux, il fermait la marche et respirait la poussière. C'est avec un soupir de soulagement qu'il aperçut des murets de pierres sèches et les premières habitations.

    (à suivre... ?)

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    LANG

    Message le Sam 17 Aoû - 17:26 par LANG

    Ave Caesar... (Saison 5).

    Nos centurions abordaient le village de Stone guidés par un vieillard appelé Yard.
    Et si on s'intéressait un peu plus à quelques habitants de ce pays perdu ?


    Tahlweg se redressa.
    Accroupi depuis deux heures il venait de faire la dernière retouche à son panneau d'information de deux mètres par deux mètres. Ecrire et dessiner sur un support en toile de lin n'avait pas été facile mais il était satisfait du résultat. Les récriminations étaient courtes, bien argumentées et particulièrement claires grâce aux dessins très expressifs qui les accompagnaient. Même ceux qui ne savaient pas lire pouvaient comprendre les revendications étalées sur la toile.
    Initiateur de ce moyen de communication Tahlweg avait trouvé une façon originale de faire parler de lui. Sachant tirer partie de tous les arguments, il n'avait pas son pareil pour justifier ou démolir un raisonnement et en cas de litige avec un voisin les gens venaient de loin pour lui demander conseil.
    Tout petit il s'était aperçu que toute tentative de décision pouvait être battue en brèche par des arguments appropriés même si le résultat n'était pas toujours assuré. Avec son père il avait essuyé quelques revers, mais après le départ précipité de ce dernier pour une raison inconnue, il avait eu quelques succès avec sa mère. Elle mourut un soir de décembre alors qu'il avait tenté, sans succès, de la mettre en ménage avec Yard.
    Depuis cette époque il entretenait de très bonnes relations avec le vieil homme. Yard par son mauvais esprit quasi permanent savait alimenter les rumeurs et les histoires scabreuses. Une aubaine pour un Tahlweg qui savait les transformer en informations parfaitement crédibles.
    La mauvaise foi aidant il savait manier le mensonge et la vérité avec une dextérité inouïe. Un regard, une mimique, un geste calculé et l'interlocuteur restait bouche bée prêt à accepter l'inacceptable. Tahlweg était donc l'homme par qui les scandales pouvaient être révélés et entretenus. On était assuré de le voir prendre l'affaire en mains et au besoin l'amplifier afin d'en faire un événement catastrophique.
    Satisfait, il contempla son tableau qui divulguait le problème du jour : l'étroitesse et l'état de l'entrée du village. On avait du mal à s'y croiser ─ les bœufs en particulier ─ et les détritus non ramassés dégageaient une puanteur insupportable en cas de vent du nord.
    Ces affaires divisaient le pays mais, en s’y prenant bien, partisans et opposants finissaient toujours par se croire majoritaires. Rien de tel que la certitude d’avoir raison pour entretenir un climat détestable !
    Il ne restait plus qu'à accrocher le pamphlet sur le vieux tilleul de la place centrale.
    Le rouleau sous le bras, Tahlweg fit grincer son portail en le refermant maladroitement et s'engagea sur le chemin qui descendait sur Stone.

    Clélia jugea qu'il était temps de mettre un terme aux ébats.
    Tamor l'aubergiste avait vaillamment assuré son rôle de mâle éphémère. A présent, son manque de souffle pouvait avoir des conséquences fâcheuses s'il poursuivait son effort. Bonne fille, elle exprima avec beaucoup de conviction une satisfaction partiellement feinte. Réaction tout à fait naturelle : cet homme savait faire de la bonne cuisine et faisait partie des rares qui cherchaient à lui donner un peu de plaisir.
    Allergique à toute forme de promiscuité durable, elle avait choisi ces liaisons épisodiques qui lui fournissaient gîte et couvert sans avoir à se mettre en ménage. Retrouver le même homme après une séparation plus ou moins longue avait beaucoup d'avantages. Comme retrouver des affaires perdues après un départ parfois précipité suite à l'arrivée imprévue d'une épouse.
    Elle poussa un profond soupir auquel répondit le grognement de satisfaction d'un homme comblé. Le silence apaisant qui s'en suivit fut soudain rompu par des éclats de voix qui montaient de la rue.
    Tamor se redressa intrigué. A l'heure de la sieste ce n'était pas normal. Encore des jeunes qui ne respectent plus les traditions ! Une fois de plus ce serait un sujet à évoquer lors du prochain conseil de l’Agras.
    Clélia profita de cette occasion pour se dégager.
    Un baiser sur le nez de l'aubergiste et elle se précipita vers l'unique fenêtre située au fond de la pièce. Tamor, allongé sur le ventre, pensait au prochain conseil des anciens.
    Le bruit venait du centre de la place. Au pied du tilleul, d'un attroupement de jeunes et de moins jeunes montait un flot de commentaires qui devaient concerner le grand panneau accroché à l'arbre. Les mots étaient incompréhensibles à cette distance mais les gestes prouvaient que l'animation était à son comble. Au milieu des bras levés, Clélia aperçut la silhouette de Tahlweg. Un petit sourire vint éclairer son visage : un piètre amant mais quel conteur extraordinaire. Un homme qui savait parler, même aux femmes !
    C'est quoi ces hurlements, dit Tamor qui repoussait le moment de se lever.
    Il y a du monde au pied du tilleul. J'ai l'impression que l'écrivain a fait des annonces qui font débat.
    On ne peut jamais être tranquille avec lui. Même quand il ne se passe rien, il trouve toujours quelque chose !
    Peut-être que c'est lui qui a raison. S'il n'était pas là on n'apprendrait pas grand-chose. En particulier sur vos réunions d'anciens – les Agras – à l'issue desquelles d'ailleurs aucune décisions n'est prise. On se demande à quoi elles servent.
    Silence femme ! Les Agras permettent à chaque famille de s'exprimer et de proposer des idées face aux problèmes rencontrés. Libre ensuite aux chefs de foyers ou de clans de décider ce qu'ils doivent faire, rétorqua l'aubergiste en s'asseyant au bord du lit.
    Il avait du ventre, était court sur pattes, sa cuisine était excellente. Clélia jugea préférable de ne pas insister et changea de conversation.
    Il est temps pour moi de partir, j'ai mes poteries à terminer. Demain je t'apporterai deux cruches qui viennent de sortir du four, dit-elle en se penchant pour reprendre ses vêtements étalés à l'extrémité du lit.

    (à suivre... ?)

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    LANG

    Message le Dim 18 Aoû - 19:14 par LANG

    Ave Caesar... (6).

    Quelqu’un dans le fond de la salle m’a fait part de son inquiétude. Ce feuilleton, surgit à l’improviste est publié sans aucune régularité. Ce qui est contraire à l’esprit de cette histoire puisque les Romains étaient des gens organisés et méthodiques contrairement à ces peuples barbares horriblement fantaisistes.  
    Afin de pallier à cette mauvaise habitude, contact a été pris avec l’auteur. Ce dernier après d’âpres discussions a accepté de proposer un texte chaque soir à l’heure de l’apéritif. A moins d’une panne d’écriture, et sauf imprévu, ce feuilleton devient donc un feuilleton quotidien.
    Il est l’heure, on peut continuer…


    **********************


    Revenons à nos sympathiques centurions...
    L'entrée du village était étroite et le passage des chevaux exigea quelques manœuvres en raison des badauds qui regardaient avec curiosité les représentants de la trente troisième centurie guidés par le vieux Yard fier d'être en tête du cortège.
    Marcelus Pétrus bomba le torse et lança un coup d'œil appuyé vers ses hommes pour leur faire comprendre de se redresser. Seul Olef qui était derrière les chevaux resta tête baissée, les deux mains se tenant le dos et le visage grimaçant.
    La troupe fit néanmoins bonne impression.
    Les villageois présents commentaient l'équipement de ces visiteurs, s'étonnant de voir certains casques noircis, surpris par les poteaux indicateurs accrochés aux selles des chevaux et décontenancés par la vision de ces jambes nues à peine couvertes de poils. Un ancien, qui perdait la tête, suggéra même de leur fournir des houseaux en écorce de hêtre. Son idée ne fut pas retenue mais quelqu'un se demanda s'il ne fallait pas aborder le sujet lors de la prochaine Agras.
    L'arrivée était donc réussie.
    Tout le monde se retrouva bientôt en vue du centre de la place.
    Tahlweg qui n’avait encore rien vu était émerveillé. Il ne s'attendait pas à un tel succès de son opération de communication. Les jeunes avaient approuvé la dénonciation de l'étroitesse de l'entrée du village. C'était le seul endroit où ils pouvaient se rassembler mais à chaque fois on les délogeaient sous prétexte qu'ils prenaient trop de place. En réalité les riverains n'appréciaient pas leurs chants ni leurs cris qui étaient particulièrement amplifiés par les murs en pierres sèches.
    Tahlweg ayant proposé de supprimer une partie des murs la discussion s'était animée avec l'arrivée des riverains en question. Les vociférations allaient bon train et les insultes ne tardèrent pas à fuser. Ce n'était pas pour déplaire à l'écrivain. Il s'apprêtait à stimuler les échanges par quelques propos perfides lorsqu'il aperçut le cortège mené par Yard.
    Surpris, il examina avec attention les nouveaux arrivants.
    La présence de casques sur les têtes le rendit pensif. Il avait entendu parler de gens qui se coiffaient avec des sortes de boîtes métalliques. Un étranger venu du nord qui parlait un langage incompréhensible et guttural lui avait dessiné dans le sable une drôle d'histoire. On y voyait des hommes en casque creuser des trous pour en faire des chemins remplis de cailloux. En réalité il ne s’agissait plus de chemins mais de chaussées de pierres qui s’enfonçaient tout droit quels que soient les obstacles. Aucune fantaisie chez ces gens là. On était loin des sentiers virevoltants qui tournaient autour de Stone et qui changeaient au rythme des averses orageuses ou de la fonte des neiges.
    Tahlweg se demandait si ces étrangers faisaient partie des obsédés de la ligne droite ?
    En tout cas, leur arrivée perturbait sa séance d'information.
    A présent tout le monde s'était retourné. L'effet d'annonce avait échoué. Et, pour ajouter à sa déception il aperçut, débouchant d'une ruelle, Tanin le représentant officiel de l'Agras accompagné de ses conseillers et entouré de ses cinq femmes.
    Tahlweg n’aimait pas cet édile qui passait son temps à organiser des réunions ou à parader pour montrer ses épouses. Il ne restait plus qu'à enrouler la toile peinte et à se fondre discrètement dans la foule.
    Marcus Pétrus regardait l'homme qui s'avançait vers lui droit dans les yeux. Démarche lente, cheveux grisonnants, ce personnage avait de l'allure. Coiffé d'un chapeau carré surmonté d'une plume d'épervier, il soutenait son regard les yeux mi-clos, une main appuyée sur son front pour se protéger du soleil. Cet homme devait avoir une position importante dans le village. Marcus respecta les consignes qui prévoyaient une prise de contact avec les autorités locales.
    Salut à toi noble représentant de cette cité. Nous sommes les émissaires de la trente troisième centurie de Lombardie lançât-il d'une voix forte en levant le bras gauche.
    Tanin ne connaissait pas ce type de salut et encore moins la Lombardie, mais habitué aux excentricités de certains étrangers il répondit avec habileté :
    Bienvenue aux émissaires de Lombardie, et il se mit à applaudir des deux mains pour se donner une contenance.
    Ce que voyant, ses cinq femmes firent de même, imitées par les conseillers et eux-mêmes rejoints par la foule.
    Les volets des maisons donnant sur la place s'ouvrirent malgré la chaleur et les applaudissements s'amplifièrent.
    Deux ou trois originaux ayant sorti des tambourins, d'autres se mirent à chanter et la place se transforma bientôt en gigantesque concert. Les tambours avaient été rejoints par des sortes de harpes posées par terre sur lesquelles les musiciens frottaient leurs pieds en cadence.
    La fête battait son plein.
    Bercés par les chants locaux au rythme lancinant, les nouveaux arrivants avaient tout le loisir d'observer les résidents de cette région perdue en pleine forêt.
    Rallux n'avait d'yeux que pour les cinq femmes qui entouraient l'homme au chapeau carré. Elles étaient petites, bien en chair, avec de magnifiques tresses blondes qui se balançaient en cadence. L'une d'elles semblait même s'intéresser à lui. Il revivait. Les yeux rivés sur le mouvement pendulaire des couettes, il était fasciné.
    Olef et Luculus échangeaient leurs commentaires avec discrétion en se parlant à l'oreille en raison du bruit. Ce village paraissait sympathique, les gens avaient l'air d'aimer la fête et l'ambiance montrait que tout le monde s'entendait à merveille. La communion de cette foule méritait d'être soulignée. Une telle cohésion était tellement rare. Leur étonnement fut à son comble quand on leur apporta des boissons. Décidément ces gens étaient très aimables. Une halte prolongée pouvait peut-être s'envisager ?
    C'est exactement ce que pensait Marcus.
    L'accueil en fanfare de ces habitants laissait supposer qu'ils étaient prêts à recevoir des étrangers. Ce village pouvait être une étape de repos pour la trente troisième centurie. Restait à vérifier la qualité du logement et de la nourriture. Un arrêt prolongé s'imposait. Il se rapprocha de l'homme au chapeau carré avec l'intention de lui demander le gîte et le couvert.
    Tanin écouta avec attention.
    La demande méritait réflexion et une consultation de l’Agras s’imposait. Il prit néanmoins l’initiative d’accepter un séjour de vingt quatre heures. Le temps d’organiser la réunion et d’écouter tous les avis, une grange serait mise à leur disposition et un repas léger servi à l’auberge.

    (à suivre... ?)

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    LANG

    Message le Lun 19 Aoû - 19:03 par LANG

    Ave Caesar... (7).

    Tamor, ravi, les poings sur les hanches circulait entre les tables de son auberge.
    Il refusait du monde.
    Malgré l’heure matinale les gens arrivaient des hameaux pour tenter de voir les quatre étrangers. Ceux qui les avaient vus la veille expliquaient à ceux qui venaient voir et d'autres commentaient entre eux ce qu'ils avaient vu. Les conversations allaient bon train.
    Tu as vu leurs boucliers ? Ah, faut pas rater ça ! Quand ils vont arriver tout à l'heure tu regarderas, ce sont de grandes plaques arrondies. Il paraît qu'ils s'en servent quand il pleut disait un chauve aux joues couperosées et à l'œil rigolard.
    Moi, c'est leurs chaussures que je trouve extraordinaires. Avec leurs semelles cloutées ils font de ces glissades sur les pavés ! rétorquait ironiquement un gros barbu avant d'avaler son verre.
    A une table voisine deux membres de l'Agras , en attendant le début de la réunion, s'intéressaient à l'armement de ces étrangers venus on ne sait d'où.
    Deux mètres de long, bien droits, avec des noisetiers on pourrait fabriquer les mêmes javelots, ils n'ont rien inventé ces gens-là, disait le plus jeune d'un air assuré.
    Et tu te rends compte, ils ont une fronde pour tirer sur les oiseaux ! rajoutait le plus vieux en se tapant sur les cuisses avant d'éclater de rire.

    Bien entendu, l’allure martiale de celui qui paraissait être le chef fut particulièrement commentée. Torse bombé, menton en avant, mâchoires serrées, cet homme respirait l’ordre et la méthode, caractéristiques inhabituelles dans le pays. De tels défauts ne pouvaient que le rendre suspect.
     
    Dans le fond de la salle, un peu à l'écart, comme l'exigeait la tradition locale, deux femmes jacassaient allègrement en buvant une boisson chaude accompagnée de pâtisseries.
    Clélia et Rima ─ une des épouses de Tanin ─, avaient été sensibles à l'habillement qu'elles trouvaient particulièrement original.
    Cette chemise rouge surmontée d’un casque amarante et rehaussée par cette cuirasse brillante est une tenue ravissante, disait Clélia les yeux rêveurs en avalant son lait chaud.
    Et cette fibule en forme de scarabée, portée par le grand aux yeux bleus et rasé de près quelle finesse, fit observer Rima toute émoustillée en jouant avec ses tresses blondes.
    Nos hommes devraient s'inspirer de ce qu'ils ont sous leurs ceinturons, lança Clélia l'œil rieur.
    Tu penses à leurs breloques ? répondit Rima en pouffant de rire.
    Bien entendu ! Pour nous ce serait une sorte de protection : ces lanières qui s'entrechoquent quand ils avancent c'est excellent pour les entendre arriver de loin, répondit Clélia en baissant la voix.
    Elle venait de voir l'aubergiste qui se rapprochait. Il était temps de s'attaquer aux pâtisseries.

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    LANG

    Message le Mar 20 Aoû - 19:05 par LANG

    Ave Caesar... (huit).

    Marcus Pétrus avait mal dormi.
    La première nuit passée dans le village de Stone avait été pénible. Le repas léger servi à l'auberge du pays avait été particulièrement copieux et sa digestion singulièrement difficile. Les estomacs habitués à recevoir du pain, du lard et du fromage n'avaient pas suivi. Les uns après les autres, le chef et ses hommes s'étaient déplacés sans ordre hiérarchique précis du tas de paille qui servait de lit au buisson de noisetiers situé derrière la grange.
    De plus, le chef n'avait pas goûté cette promiscuité avec ses hommes. Les ronflements intempestifs et les raclements de gorge empêchaient toute réflexion approfondie. Or, en l'absence de communication avec ses supérieurs, il avait besoin de faire le point.
    Cette cohabitation était malheureusement nécessaire. Il n'était pas question de séparer le groupe tant que les rapports n'avaient pas été clarifiés avec la population.
    Mais quelle initiative devait-il prendre ?
    Un instant, il avait imaginé de proclamer le village en état de siège. Après avoir pesé et soupesé les avantages et les inconvénients de cette solution, il avait finalement renoncé. Au petit matin, n'ayant rien décidé, il sortit sa hache et se lança à faire du petit bois avec des morceaux de noisetiers.
    Luculus qui avait enfin trouvé le sommeil se réveilla en sursaut. Le martèlement qu'il entendait était un mauvais signe.
    La journée s'annonçait mal.
    Debout là-dedans ! Tout le monde dehors en petite tenue !
    L'ordre n'admettait aucune parade. Olef, plié en deux, tenta de faire comprendre qu'il avait mal au ventre et qu'une exemption pouvait se justifier. Il croisa le regard du Chef et… devança Luculus pour se mettre sur les rangs.
    La demi heure de course à pieds sur les sentiers qui entouraient le village se termina au bord de la fontaine située derrière le grand tilleul. Même l'eau glacée projetée sur les visages ne provoqua pas l'effet attendu. Joues blafardes, yeux minuscules et cheveux hirsutes ne donnaient pas l'image d'un groupe en pleine santé. Marcus Pétrus était forcé de reconnaître que la troupe et son chef manquaient de combativité. Soucieux de préserver son équipe il donna l'ordre de rejoindre la grange.
    L'allure de ces hommes manquant de vitalité n'avait pas échappé à un petit vieux qui prenait l'air sur le pas de sa porte.
    Ce n'est pas la grande forme ce matin, leur lança t'il pendant qu'ils passaient devant lui.
    Comme il n'obtint aucune réponse il poursuivit :
    Vous devriez aller voir Merlot, c'est notre guérisseur il vous trouvera quelque chose pour vous remettre d'aplomb. Il connaît les plantes et plein de choses pour soigner les maladies.
    Marcus leva le bras pour signaler qu'il avait entendu la proposition et ralentit l'allure pour réfléchir. Faire appel à la médecine locale n'était pas conseillé mais d'un autre côté c'était une occasion de vérifier son efficacité. Comment procéder sans prendre trop de risques ?
    Olef !
    Oui chef !
    Vous irez voir ce médecin du pays et nous verrons s'il arrive à vous soigner.
    Jouer au cobaye n'était pas enthousiasmant mais c'était un ordre.
    Olef d'un pas lent fit demi tour pour rejoindre le petit vieux.

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    LANG

    Message le Mer 21 Aoû - 19:27 par LANG

    Ave Caesar... (9).
     
    La salle de réunion était spacieuse.
    Creusée à même le roc par un couple d’étrangers venus du nord cette cave avait été réquisitionnée par l’Agras lors d’une séance mémorable un jour de grand vent.
    Las, une fois de plus, de voir s’effondrer la toiture du local utilisé depuis l'origine, le conseil avait pris cette décision après une journée de palabres sous la pluie. L'objet de la réunion concernait justement l'aménagement et l'entretien de ce local.
    Un mot sur cette journée dont tout le monde se souvient encore.
    Tout avait commencé par la porte d’entrée qui posait problème. Les uns n’aimaient pas sa couleur, d’autres trouvaient qu’elle n’était pas dans le style du pays et certains exigeaient sa suppression. Partisans de la conservation du patrimoine et adeptes du progrès artistique rivalisaient à coup de temps de parole.
    Argument contre argument, démonstration après démonstration, la discussion dévia lentement et prit un aspect technique dés qu’il fut question d’aménagement intérieur. Sujet pointu, il confirma la compétence des tailleurs de pierres et l’ignorance des éleveurs de moutons qui demandaient sans arrêt des explications.
    Ceux qui n’avaient pas écouté posaient des questions de temps à autre afin de montrer leur intérêt et relançaient la polémique. Les éclats de voix finirent par importuner ceux qui avaient l’habitude de somnoler. Un de ces derniers qui s’était assoupi dès le début de la réunion reposa le problème de la porte d’entrée, que tout le monde avait oublié, et déclencha une empoignade verbale quasi générale. Les temps de paroles n’étaient plus respectés, les invectives suivaient les insultes et les grimaces répondaient aux gestes déplacés.
    La situation était devenue incontrôlable.
    Heureusement, une bourrasque particulièrement violente imposa le silence et, pour apaiser les esprits, quelqu’un suggéra de percer une fenêtre ce qui contribua au retour d’échanges conviviaux. Finalement, la menace d’une nouvelle averse favorisa la prise de décision et la réquisition de la caverne des étrangers fut votée à l’unanimité en fin de journée.
    L’aménagement intérieur de cette cave donna lieu à de nombreuses discussions qu’il serait trop long d’expliquer ici. Aucune indemnité ne fut accordée aux propriétaires qui furent chassés sans ménagement alors qu’ils rentraient d’un long voyage un soir d’hiver...

    La nouvelle salle de réunion de l’Agras était non seulement spacieuse mais également chauffée. Un dispositif particulièrement ingénieux permettait de chauffer le sol. Il était composé de tranchées entrecroisées remplies préalablement de cendres chaudes et recouvertes de dalles en ardoise. Ceux qui n’assistaient pas aux réunions, et Tahlweg en tête, prétendaient que ce confort expliquait la durée extraordinairement longue des réunions pendant les périodes froides...

    Tanin fit son entrée sous les applaudissements et s’installa sur l’estrade au centre de la pièce. Cette place avait l’avantage de dominer l’assistance mais la hauteur du plafond rendait la position assise obligatoire. On avait bien entendu pensé à creuser un trou dans la voûte afin de permettre au représentant légal de se mettre debout en cas d’urgence.
    Messieurs, merci d’être venu malgré l’heure matinale pour cette réunion exceptionnelle. Je déclare solennellement la séance ouverte ! Nous allons, comme il se doit, commencer par l’approbation du compte rendu de la réunion précédente.
    D’un geste, il fit signe au conseiller assis à ses pieds de se lever et l’invita à monter sur l’estrade. L’homme était petit et c’est en restant bien droit qu’il commença à réciter ce qu’il avait retenu de la dernière réunion. (*)
    L’assemblée écouta avec beaucoup d’attention car les mots étaient importants.
    Hormis une ou deux remarques, concernant l’intonation ironique de l’orateur à propos d’une affaire d’eaux usées, personne ne s’opposa à ce qui avait été dit.
    Le compte rendu est accepté à l’unanimité.
    Je vous propose de passer au sujet principal de cette réunion à savoir l’examen de la demande de nos visiteurs. Leur représentant légal voudrait séjourner dans notre village pendant trois semaines avant de poursuivre son chemin vers l’ouest.
    Qu’en pensez-vous ?


    NDLR : (*) le conseiller-secrétaire chargé du compte-rendu avait bien entendu une mémoire exceptionnelle. Il faut quand même reconnaitre qu’il était parfois difficile de retrouver une décision un peu ancienne…  
    (à suivre… ?)

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    LANG

    Message le Jeu 22 Aoû - 19:14 par LANG

    Ave Caesar... (10 et 11).

    Le moral étant au plus bas, en raison du temps vraisemblablement, l'auteur a décidé de nous fournir deux "épisodes" en même temps.

    Tahlweg avait mal dormi.
    Il avait pensé toute la nuit à ces étrangers. Au petit matin il décida d’en savoir un peu plus et se rendit chez Yard.
    Ce dernier parlait à son chien en nettoyant ses champignons. L’animal était sous le charme et sa queue virevoltait dans tous les sens. D’une intelligence exceptionnelle, la petite bête courte sur pattes, au museau allongé et au poil long couleur feu était un bâtard au mélange indéterminé. L’œil brillant, le chien partageait sans aucun doute les critiques du vieil homme à propos du voisin. Il déposait son fumier n’importe où et sa chienne refusait les marques de tendresse des mâles au poil long.  
    Un bruit de pas donna l’alerte et le chien se rua vers l’entrée. Accueilli par des grognements de principe Tahlweg apparût sur le seuil.
    Bonjour père Yard !
    Tiens donc ? Voila le grand d’en haut et de bon matin en plus !
    Oui, j’ai à vous parler de choses importantes, répondit Tahlweg. Il s’agit des nouveaux venus. Je me demande ce qu’ils viennent faire chez nous. Ils ne ressemblent pas aux étrangers habituels à l’accent du nord.
    Tu as raison mon gars lui répondit Yard absorbé par la découpe en rondelles d’un gros pied de champignon. Ils ne sont pas tout à fait comme les autres: disciplinés comme eux certes, mais l’œil plus vif et pas du tout portés sur la bonne chair.
    Hum, des pisse froids ! laissa tomber Tahlweg d’un air pensif.
    Ils ont des chevaux, ce qui est original par ici, mais le plus curieux ce sont ces poteaux avec plaques recouvertes d’écritures. Toi qui passe ton temps à écrire tu devrais t’y intéresser. Je me demande à quoi ça sert poursuivit le vieil homme.
    Et la Lombardie c’est où ? continua Tahlweg visiblement perturbé.  
    Le reste de la conversation porta sur l’équipement particulièrement original de ces visiteurs aux jambes nues et Yard, goguenard, décrivit la panique du groupe dérangé en plein sommeil.
    Sur ce, le mauvais esprit se reporta sur leur sujet favori : l’incohérence des décisions prises par l’Agras.
    La réunion dans la caverne doit battre son plein. Quand je pense qu’ils sont assis en rond depuis l’aube pour le plaisir de discuter, lança Yard.
    … et nous imposer la présence de ces étrangers !
    - Qui sont capables de nous imposer leurs habitudes et leur mode. Tu imagines un peu tout le monde les jambes à l’air, le cheveu court et sans barbe ?
    - Tu as raison Yard, il faut savoir ce qu’ils ont derrière la tête, répondit Tahlweg, qui tenait beaucoup à ses cheveux longs.
    —  Allons voir ce qui se raconte au village, répondit Yard qui avait besoin de faire sa promenade journalière.

    ****
    **********************
    Olef suivit les indications du petit vieux et, après avoir tourné en rond dans un dédale de ruelles et de passages souterrains, il se retrouva devant une porte grande ouverte.

    A l’intérieur du local des gens attendaient assis à même le sol.
    En voyant entrer cet étranger court vêtu, le silence succéda au brouhaha.
    La surprise s’empara des spectateurs quand Olef utilisa son casque pour s’asseoir. Surprise qui se transforma en admiration avec le cliquetis martial émis par les lanières soulevées d’un revers de main. Dos droit, jambes serrées, genoux pointés à l’horizontale recouverts par deux mains velues, l’homme avait l’allure d’un bien portant. Ce qui rassura l’entourage, inquiet à la perspective d’être contaminé par une maladie d’un étranger. Toux et reniflements rejaillirent comme par enchantement se mêlant harmonieusement aux craquements d’articulations qui rivalisaient avec les claquements de dents.
    L’atmosphère était donc à la détente.
    Une petite vieille s’approcha pour examiner la jupette avec beaucoup d’intérêt. Elle admirait la délicatesse des dessins au point de croix et demanda à Olef qui avait fait ces broderies admirables.
    La question resta sans réponse.
    Un homme coiffé d’une calotte noire venait de sortir de la pénombre et faisait signe à Olef de le suivre.
    Affublé de colliers bariolés, vêtu d’un long manteau dont émanait une odeur indéterminée mais plutôt désagréable c’était Merlot le guérisseur du village.
    Les habitants de Stone ne pouvaient pas rester sans soins et Tanin représentant de l’Agras n’avait pas ménagé ses efforts pour convaincre ce spécialiste en charbon de bois de se lancer dans une nouvelle activité.
    Habitué à la vie rude et dure au sein d’une forêt hostile, il n’avait pas été d’un abord facile mais Tanin était un redoutable négociateur. Les discussions se déroulèrent pendant un mois, le temps de passer de chantier en chantier pour récolter le charbon de bois et préparer les fournées suivantes. A la fin de l’entretien, Merlot avait compris qu’il n’était pas très sain de respirer de la fumée toute la journée. Et, pour se débarrasser de cette mauvaise habitude il n’y avait qu’une solution : faire autre chose !  
    Du jour au lendemain on lui assura le coucher et le repas en échange de soins en tous genres. Après des débuts difficiles avec des bœufs et quelques décès de gens sans importance, il perdit très rapidement sa réputation de charbonnier.
    Avec un peu de réflexion, il comprit qu’un regard appuyé, une intonation autoritaire ou quelques manipulations suffisaient généralement pour impressionner le patient et le faire douter de sa maladie. En cas de difficulté, il suffisait de désigner une cause extérieure comme le temps ou un voisin.
    Yeux à moitié fermés, il examina Olef avec minutie.
    Ce dernier avait tenté de prendre la parole pour exposer son problème digestif. Une main rugueuse projetée devant sa bouche lui avait fait comprendre que le silence s’imposait.
    Habitué à exécuter les ordres, Olef obtempéra.
    Debout, casque sous le bras gauche, il attendit.
    Merlot tourna trois fois autour de cet homme dont il se demandait quelle maladie il pouvait avoir. Pas question de lui demander des détails. La guérison était à ce prix. Le patient devait être surpris, médusé, pétrifié en s’apercevant que le médecin connaissait sa maladie. Ce choc faisait généralement oublier la douleur le temps de quitter le local et de se retrouver dans la rue. Si la secousse n’était pas suffisante, Merlot prescrivait une décoction d’aiguilles de sapins qui permettait d’obtenir le même résultat.
    Il s’arrêta devant Olef en regardant avec insistance les lanières silencieuses qui pendaient sur la jupe.
    Soudain, ouvrant grand les yeux, il plongea son regard dans celui du centurion en désignant les courroies de cuir d’un doigt accusateur.
    —    Pas trop lourd de ce côté ?
    C’était une simple question mais elle sonna comme un diagnostic.
    Olef était surpris, médusé, pétrifié ! Cet homme avait deviné son mal sans le toucher. Tout simplement en tournant autour de lui.
    —    Oui, vous avez raison, ça me pèse un peu depuis hier soir.
    —    Alors mon ami, c’est très simple, enlever ces breloques et vous serrez guéri, répondit l’homme à la calotte en faisant un saut en arrière.
    Olef remit son casque et salua du bras gauche. Il sortit avec un bruit d’enfer en dégrafant son ceinturon.
    Merlot le regarda partir avec regret. C’était un patient facile à guérir mais il avait oublié de lui demander de régler la prestation.
    Le client suivant attendait. L’opération de séduction s’annonçait difficile. Cet homme souffrait d’un mal de dent et dans ce cas seule une intervention musclée pouvait être convaincante. Merlot fouilla dans un tiroir à la recherche d’une tenaille déportée à longues branches…

    (à suivre… ?)

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    LANG

    Message le Ven 23 Aoû - 19:07 par LANG

    Ave Caesar... (12 et 13).

    La fin du mois d’août se rapproche à vive allure et notre feuilleton ne va pas tarder à s’arrêter un peu avant.
    Merci à ceux qui ont suivi jusqu’à présent. Pour les autres, il est conseillé de relire les épisodes précédents…


    Ave Caesar... fin du feuilleton quotidien de l'été Chef10


    Le chef était fou de rage.

    Un de ses hommes avait osé se présenter devant lui sans ses lanières sonores. Plus grave, il justifiait cette absence pour cause de maladie !
    Ceinturon autour du cou, l’individu avait tenté de se disculper ce qui avait aggravé son cas et déchainé les hurlements de Marcus Petrus.
    Une honte ! Un crime digne d’un châtiment exemplaire ! Olef serait privé de repas et de sortie jusqu’à nouvel ordre.  
    Rallux, trop occupé à se raser n’avait pas suivi la conversation. Surpris par un cri inhabituel du chef qui s’étranglait, il avait fini par se couper. Furieux, il poussa un juron.
    Luculus chargé de balayer le seuil de la grange, perturbé lui aussi, heurta par mégarde un seau qui résonna avec un bruit sourd.
    Un silence pesant s’établit.
    Marcus Petrus serra les lèvres et lentement dévisagea ses hommes un par un. S’agissait-il d’une mutinerie ?
    La route avait été longue, la fatigue avait laissé des traces et l’accueil de la population avait perturbé son équipe. Non, il ne s’agissait pas de contestation mais d’une simple confusion. En chef éclairé, il avait analysé la situation avec la méthode qui lui avait été enseignée et qu’il n’avait pas entièrement assimilée.
    Sa conclusion s’imposa d’elle-même : Olef serait dispensé du port du ceinturon à lanières pendant une journée.
    Rallux poursuivit son rasage et Luculus termina son balayage.
    Olef, soucieux de ne pas envenimer la situation,  refixa son ceinturon en prenant soin de placer les lanières dans son dos. Le chef apprécia ce non-respect de l’ordre reçu. Olef était un brave soldat, il saurait s’en souvenir.
    Il se mit à réfléchir à quoi il pourrait employer ses hommes.
    En apercevant le paquet de poteaux appuyé contre le mur de la grange, il se rappela sa mission première.
    Rallux fut chargé d’installer une série de piquets vierges au centre du village en attendant de leur trouver une utilité. En réalité c’était un moyen détourné de poser ses marques sans froisser la population. Rallux de bonne présentation était l’homme de la situation.
    Luculus accompagnerait Olef pour s’occuper des chevaux, repérer les entrées du village, relever les granges vides, noter les points d’eau, recenser les habitants, trouver du lard et glaner des informations sur les petites discordes locales.
    De son côté, il savait que son rendez-vous avec Tanin était de la plus haute importance. Il donna ses ordres, regarda ses hommes s'éloigner et s’allongea pour se reposer avant cette réunion capitale...

    ***************************

    Rallux arriva au centre de la place et posa ses piquets contre le vieux tilleul.
     
    Il retira son casque en cuivre rouge aux reflets amarante et regarda autour de lui.
    Quelques jeunes en mal d’occupation jouaient avec des pierres qu’ils lançaient sur une petite boule située quelques pas devant eux. Ce jeu paraissait incompréhensible. Quel était l’intérêt de percuter une grosse bille pour la voir sauter en l’air ?
    Un vieillard assis à proximité faisait des commentaires et agitait sa canne à chaque coup réussi.
    —    Bravo les petits ! Continuez comme ça, encore plus haut vindiou de vindiou !
    Le bonheur de Yard était à son comble mais mine de rien il observait à la dérobée le manège de l’homme aux piquets. Il n’allait tout de même pas les planter sur la place ?
    A l’ombre d’une pergola deux jeunes femmes discutaient en manipulant des légumes verts. De leurs bonnets blancs sortaient des tresses qui s’agitaient pendant la conversation et les éclats de rire.
    —    Tu l’as vu passer ? Quel bel homme !
    —    Et rasé de près, propre et net, ça nous change de nos barbus.
    Clélia et Rima étaient du même avis. Ces étrangers étaient une bénédiction pour le pays. Bien différents des autres venus du nord, bien habillés mais couverts de poils. Allaient-t-ils s’installer pour quelques temps ?
    De l’auberge située au fond de la place parvenaient des bruits divers et un air de musique aigrelet. Un gros homme était appuyé à hauteur de la porte d’entrée. Tamor prenait l’air. Les nouveaux venus avaient belle allure et celui qui se trouvait sous le gros tilleul avait beaucoup de succès. Les coups d’œil lancés par Clélia et Rima étaient révélateurs. Tamor se surpris à rentrer le ventre mais s’apercevant du résultat peu flatteur renonça à l’opération. Songeur, il se dit que ces étrangers étaient sous-alimentés et qu’ils pouvaient faire de bons clients. Souriant, il partit à la recherche d’une boisson rafraîchissante.
    Le soleil commençait à pointer au-dessus des toits. La chaleur n’allait pas tarder à rendre le travail plus difficile. Rallux se décida à planter un premier poteau.
    Sa pelle n’avait pas entamé le sol de plus d’une main qu’il entendit une voix dans son dos.
    —    Mais vindiou vous faites quoi là ?
    Cette voix ! Rallux se retourna et il eut la confirmation de son hypothèse. L’homme aux champignons lui faisait face et si le ton semblait moins furieux qu’au milieu des sapins il était néanmoins autoritaire.
    Soldat discipliné, le beau Rallux était un centurion de la trente troisième centurie de Lombardie et seul le chef pouvait lui poser des questions auxquelles il se sentait obligé de répondre s’il s’agissait d’une question de service.
    Il était en mission et la révéler à un étranger était strictement interdit. Il se contenta de regarder Yard droit dans les yeux et répondit d’une voix douce :
    —    Je fais un trou, tout simplement.
    Pensif, le vieil homme, jambes écartées, s’appuya des deux mains sur son bâton noueux et contempla la cavité.
    Plusieurs minutes s’écoulèrent.
    Le silence pesant n’était troublé que par la petite musique aigrelette qui émanait de l’auberge. Un petit vent chaud du sud souleva un peu de poussière et le bord de la houppelande de Yard. La place semblait figée. Les jeunes qui n’avaient plus les encouragements de leur spectateur s’étaient approchés du trou eux aussi.
    Cet attroupement ne pouvait pas laisser indifférent.
    Clélia et Rima délaissant leurs légumes verts avancèrent lentement en longeant les clôtures des poulaillers. Tamor, un tonnelet sous le bras décida de les suivre en passant de l’autre côté car il n’aimait pas l’odeur des fientes de poules.
    Rallux, menton appuyé sur sa pelle, yeux mi-clos, observait calmement l’opération d’encerclement en tenaille dont il faisait l’objet. Il se redressa et, d’un geste vif, planta son piquet qui s’enfonça facilement dans le sol meuble.
    Satisfait, à nouveau appuyé sur sa pelle, il attendait une réaction des badauds situés devant lui.
    Elle arriva dans son dos.
    —    Mais voilà un beau poteau dans un beau trou !
    La voix venait de l’arrière. Surpris, Rallux tourna lentement la tête, un grand sourire aux lèvres, prêt à savourer le compliment et remercier son auteur.

    (à suivre… oui !)

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    LANG

    Message le Sam 24 Aoû - 19:32 par LANG

    Ave Caesar... (14).


    Rouleau d’information à la main, l’homme était un grand brun, large d’épaules bien campé sur ses jambes écartées.
    Tahlweg souriait.
     Il avait une occasion rêvée d’en savoir plus sur les intentions de ces visiteurs porteurs de casques.
    Ce trou était aussi une  opportunité pour reparler des ornières de l’entrée du village.
       A quoi va servir votre poteau ? lança-t-il gaiement.
    Rallux l’ignorait car le chef ne l’avait pas précisé. La réponse était donc facile, il n’y avait pas de secret à révéler et de plus l’homme semblait sympathique.
    —    A rien pour l’instant mais on lui trouvera une utilité j’en suis persuadé, répondit-il.
    —    Vous avez raison, on trouve toujours le moyen d’utiliser des piquets si bien plantés. A ce propos, quelle maitrise, quelle précision et quelle force pour mettre en place une pièce de cette taille. Je vous ai observé vous savez et, croyez-moi, je ne connais pas beaucoup de gens capables d’une telle dextérité. Où avez-vous acquis cette habileté à manier une pelle ?
    Un murmure d’approbation de Yard ponctua ces compliments joliment présentés avec l’assurance diabolique dont Tahlweg savait faire preuve quand il manquait de conviction mais qu’il cherchait à convaincre.
    —    Tout travail mérite récompense, rajouta Tamor en présentant son tonnelet rempli de jus de prunelle fermenté coupé avec du miel.
    A la perspective d’une libation gratuite Yard se précipita avec sa chope qu’il portait toujours à la ceinture. Les jeunes gens se mirent à ses côtés espérant être de la fête et Rallux fut gentiment poussé dans le dos par Tahlweg en direction du tonnelet que Tamor brandissait au-dessus de sa tête. Clélia et Rima se tenaient en retrait mais espéraient secrètement être conviées à la réception.

    A distance, ces déplacements avaient tout d’un mouvement de foule dont la motivation paraissait être l’appropriation du tonnelet. Un jeu qui se pratiquait une fois par mois sur autorisation spéciale du comité des distractions faisant partie de l’Agras.
    Deux préposés au comptage des bœufs, chargés également de l’allumage de la torche censée éclairer la place une fois par semaine, s’étaient approchés de l’attroupement.  Leur rôle  comportait quelques imprécisions mais l’Agras avait décidé qu’ils pouvaient de temps en temps assurer le maintien de l’ordre sur la place. En apercevant cet attroupement les deux hommes revêtirent leurs bonnets couleur carmin, signes de leur autorité, et brandirent leurs bâtons à grelots pour signifier que force devait être à la loi.
    —    Sommation, sommation ! Bonnes gens vous êtes sommés de mettre fin à cette partie de cherche-tonneau non autorisée. Halte au jeu !
    Cet appel au calme parfaitement exécuté par un duo alto-contralto au mieux de sa forme jeta le trouble. Un petit jeune cria à la provocation et Yard laissa tomber sa chope sur le pied de Tamor qui poussa un juron qui avait tout d’une injure. Le tonnelet, heureusement, resta dans les bras de son propriétaire.
    Les deux préposés au comptage des bœufs étaient perturbés. Ils venaient d’entendre résonner sourdement des grelots qui n’étaient pas les leurs.  C’est avec stupéfaction et un peu de crainte qu’ils virent Rallux se trémousser devant eux. Ce dernier, croyant à une attaque, avait réagi comme il se doit et la supériorité romaine avait parlé.
    Tahlweg, toujours aussi prudent, était resté en arrière occupé à fixer son panneau sur le piquet fraîchement planté. Au milieu du brouhaha et des invectives, il avait déroulé son tableau et admiré une fois de plus la perfection de son œuvre. Mais s’il voulait profiter de l’occasion pour se faire entendre, il était temps d’intervenir.
    Sans aucune entrée en matière, il commença son exposé d’une voix de stentor.
    —    L’entrée du village est dans un état lamentable, les nids de poules prolifèrent et les détritus jonchent le sol. L’odeur est pestilentielle, les jeunes n’ont plus le droit de s’y regrouper et que font les notables ? Je vous le demande que font nos représentants locaux pour justifier  leurs avantages parfois exorbitants ? Certains ont même droit à cinq épouses ; pensez-vous que ce soit raisonnable ? Non, ce n’est pas raisonnable, c’est inadmissible…
    Les grelots des uns et de l’autre s’étaient tus progressivement. Yard aux anges avait récupéré sa chope qu’il remplissait au tonnelet tenu par un Tamor ébahi. Les préposés avaient rangé leurs bonnets carmin pour mieux écouter, les jeunes applaudissaient et Rallux médusé regardait son poteau recouvert d’une sorte de pancarte qui faisait face aux spectateurs et que Tahlweg utilisait comme support pour ses démonstrations.
    Les arguments succédaient les uns aux autres. Mauvaise foi maitrisée, hypocrisie flamboyante, mensonges aux accents de vérité, Tahlweg était à son affaire. (*)
    Les libations allaient bon train et Tamor rapporta deux nouveaux tonnelets accompagné par des clients de l’auberge. Un passant couru chercher son épouse et en profita pour prévenir les voisins.
    Les distractions étaient rares à Stone. La place fut bientôt remplie par toute la population qui n’était pas à la réunion de l’Agras.  
    Pour Tahlweg c’était une consécration.
    Avoir autant de spectateurs en même temps ne pouvait que favoriser son influence dans le pays. Il ne doutait pas de sa force de conviction. Tous ces gens seraient bientôt convaincus par son éloquence sans pareille et Tanin serait obligé de le prendre comme conseiller personnel. A lui, les plaisirs subtils du pouvoir, à Tanin  la corvée des représentations officielles.
    Une demi-heure de discours avait suffi pour animer les débats. Les pour et les contre s’invectivaient allègrement.
    Rallux avait beaucoup de difficulté à comprendre les subtilités des arguments des uns et des autres. Il avait fini par deviner qu’il s’agissait d’élargir l’accès par lequel ils étaient entrés. Ce n’était pas pour lui déplaire et il en fit part à son voisin qui répercuta son avis aux alentours.
    Le silence s’établit brusquement.
    Puis des voix s’élevèrent.
    —    Comment ! Les étrangers voudraient  abattre un mur à l’entrée du village ! dit un grand gaillard un peu éméché et la moustache en bataille.
    —    Mais ces gens-là se croient tout permis dit une petite vieille en brandissant son tablier.
    —    Oui, on est plus chez nous ! Tout ça c’est la faute des permanents de l’Agras. Il serait temps de procéder à de nouvelles élections et de forcer ces étrangers à travailler pour nous !  lança un petit gros qui venait d’arriver et qui n’avait pas suivi.
    —    Mais vous êtes fou ! Pas question de donner du travail à ces gens, ils sont capables d’accepter et de travailler très tôt le matin ou pendant la sieste, dit un des préposés aux bœufs ravi de prendre part à la conversation.
    Les avis étaient donc très partagés. Conscient du danger, Tahlweg s’empressa de calmer le jeu. Ce n’était pas l’intention des étrangers de détruire le mur mais la sienne. Oui, abattre le mur de droite était impératif à ses yeux.
    A cette annonce, qui rétablissait la vérité, tout le monde respira et les applaudissements de ceux qui avaient manifesté leur désaccord prouvèrent une fois de plus que Tahlweg savait utiliser des arguments persuasifs.
    Rallux se sentit rassuré de ne pas être à l’origine de tout ce remue ménage. Le chef aurait été furieux.
    La discussion reprit avec plus de modération mais un léger désaccord subsistait entre le mur de droite et celui de gauche selon qu’il s’agissait d’une entrée ou d’une sortie. Yard suggéra de démolir les deux murs et emporta le consensus.
    Il était temps de faire une pause. Face au poteau revêtu de son panneau bariolé, la foule échangea boissons et victuailles en conversant à voix basse.
    Rallux qui n’avait pas faim se dirigea vers ses autres piquets près desquels se trouvaient Clélia et Rima.
    Les deux femmes gloussèrent de plaisir en le voyant arriver…

    (*) : je rappelle que toute ressemblance avec des personnages connus serait une erreur d'interprétation...
    (à suivre… oui, encore un peu.)

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    LANG

    Message le Dim 25 Aoû - 19:06 par LANG

    Ave Caesar... (15).


    Olef n’avait plus mal au ventre mais beaucoup de difficultés à marcher un pied devant l’autre.
    Remplir les missions confiées avait été un plaisir.
    Chaque rencontre avec l’habitant s’était terminée par un petit verre de prunelle fermenté et bien entendu Olef ne se faisait pas prier pour accepter le deuxième. Sevré de boisson alcoolisée depuis trop longtemps, il ne pouvait refuser ce témoignage d’amitié. Décidemment ces gens étaient particulièrement sympathiques et leur boisson d’une qualité nettement supérieure à l’étrange liquide réglementaire de la centurie.    

    Luculus, plus prudent, s’était contenté de gouter du bout des lèvres avant de se débarrasser du reste de façon discrète.
    Pour ne rien oublier il se remémorait régulièrement les ordres donnés : repérer les entrées du village, relever le nombre de granges vides, compter les points d’eau, recenser les habitants, trouver du lard et glaner des informations sur les petites discordes locales
    La mission réclamait une lucidité de tous les instants car la complexité des questions à poser et des réponses à retenir par cœur était considérable. Pas question de prendre des notes. Le chef réservait une bonne partie des rouleaux en peau de bête à son usage personnel, usage que ses hommes ignoraient, et le reste ne devait servir qu’en cas d’urgence à rédiger les inventaires du matériel lors des visites inopinées des inspecteurs du groupement de centuries.
    Luculus avait donc l’esprit clair et le front soucieux. Il avait compté deux entrées, cinq granges vides et un seul point d’eau. Le nombre d’habitants manquait de précision, il oscillait entre XC et  CXVI selon les dires des jeunes et des autres.
    Mais le plus compliqué restait de comprendre les discordes locales afin de les retenir et de pouvoir en faire une synthèse compréhensible par le chef.
    Ainsi en était-il de ce projet de fête du solstice d’été.
    Le comité des distractions de l’Agras avait envisagé de réunir la population sur la place centrale pour festoyer. Les avis étaient très partagés. Les riverains de la place prétendaient qu’elle n’offrait pas suffisamment d’ombre et manquait de sorties d’urgence en cas d’orage. L’aubergiste, premier intéressé, exigeait la disparition des poulaillers. Les préposés à l’ordre public demandaient des renforts et des grelots de grande taille pour se faire entendre à grande distance. Merlot, le guérisseur, demandait un abri pour soigner les blessés et refusait de s’occuper des vaches. Un étranger du pays, installé depuis longtemps et qui avait droit de donner son avis, proposait d’utiliser un cor de trois mètres de long pour faire la musique de fond.
    Les musiciens locaux bien entendu s’y opposaient car cet instrument exigeait trop de personnel pour être déplacé pendant les danses. Tahlweg avait profité de l’occasion pour jeter de l’huile sur le feu en proposant ses services pour rédiger le programme. A cette perspective, chacun se sentit obligé de donner un avis et naturellement d’en venir aux mains. Afin de ramener le calme, Tanin avait limogé le responsable du comité des distractions. Ce dernier avait disparu mais le projet qui était suspendu agrémentait toujours les conversations.
    Luculus était persuadé que cette histoire pouvait intéresser le chef. Marcus Petrus adorait les histoires à rebondissements.
    La mission avait été menée à son terme. Il était temps de le rejoindre.
    Olef semblait marcher avec plus d’assurance et, signe de bonne santé, avait remis son tablier à grelots du bon côté.
    C’est en arrivant à quelques pas de la grange que Luculus prit conscience qu’il avait oublié le lard. La mission prévoyait d’acheter du lard et il avait oublié le lard !
    Au loin, Marcus Petrus faisait les cent pas l’air préoccupé. Rallux n’était pas rentré. Ce retard était anormal, mais salutaire pour Luculus et Olef car le chef ne fit aucun commentaire sur l’absence de lard.
    Il écouta patiemment le compte-rendu, demanda quelques précisions sur l’état des cinq granges vides, s’étonna de l’imprécision du nombre d’habitants et remarqua l’œil brillant  d’Olef quand il fut question du point d’eau.
    A l’évocation des contestations concernant le projet de fête, il retrouva le sourire et oublia l’absence de Rallux. Voilà une histoire à raconter à ses collègues pendant les quartiers d’hiver. Une histoire qui prouverait une fois de plus que tous les peuples barbares étaient incapables de discipline et d’organisation sérieuse. C’était un devoir de leur apporter la civilisation, de remplacer leurs chemins sans consistance et à direction variable par des routes droites et numérotées.  
    Il réfléchissait aux aménagements qui seraient indispensables pour traverser le village lorsqu’il aperçut au loin un chapeau carré surmonté d’une plume d’épervier entouré d’un groupe d’hommes vêtus de blanc.
    Tanin, accompagné de l’Agras au grand complet était ponctuel au  rendez-vous !
    Marcus Petrus ordonna l’alignement de ses deux hommes, vérifia la position des casques, rectifia le ceinturon d’Olef et se redressa face au cortège menton en avant.
    (à suivre…)

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    LANG

    Message le Lun 26 Aoû - 19:16 par LANG

    Ave Caesar... (16).

    —    Le soleil soit avec vous, lança Tanin en levant les deux bras au ciel.
    —    Et avec vous,
    répliqua astucieusement Marcus Petrus en saluant de la paume de la main gauche.
    L’instant était solennel. Deux civilisations face à face sous le même soleil. Deux hommes conscients de l’importance de cette rencontre.
    Un long silence s’établit.
    Tanin se retourna lentement vers son voisin qui lui tendit un rouleau de toile fermé par un ruban jaune. Le temps de défaire le nœud parut interminable car il avait été confectionné par trois personnes différentes. Chaque nœud avait été rajouté sur le précédent. C’était une manière de faire participer les membres de l’Agras les plus âgés à l’établissement des documents administratifs.
    Ce document —appelé aussi livret de village —  était le permis de séjour décerné aux nouveaux arrivants. Il était remis après un cérémonial laborieux.
    Ce texte précieux autorisait le déplacement sur tout le territoire et obligeait les dépositaires à consommer certains produits locaux. Quelques marchands de bois, particulièrement motivés, avaient réussi à faire voter cette obligation par une majorité de l’Agras en distribuant gratuitement des chaises un soir de réunion bien arrosée. Une tentative de remise en cause par des producteurs de légumes avait divisé le pays pendant plusieurs mois et finalement tout le monde avait fini par oublier de quoi il s’agissait.
    Les nœuds ayant été défaits, Tanin déroula le livret d’un geste vif et se lança dans la lecture du texte avec beaucoup d’emphase.
    Marcus Petrus admira le style particulièrement fluide ainsi que les tournures administratives pleines de subtilités. Nonobstant quelques imprécisions concernant les interdictions de circuler les jours de grand vent, ce texte lui paraissait acceptable.
    Mais le petit renvoi concernant l’obligation de consommer les produits locaux déclencha une réaction immédiate.
    —    Pourriez-vous m’expliquer ce dont il s’agit exactement avec cet impératif de s’approvisionner chez des fournisseurs du pays ?
    Tanin n’aimait pas être interrompu. De plus, cette demande n’avait pas à être faite devant l’Agras au grand complet. Ces étrangers manquaient d’éducation. Il poursuivit lentement la lecture de son texte et insista sur les trois annexes qui traitaient des recommandations en cas d’incendie et d’inondations.
    Luculus avait observé que le chef se frottait le menton, le nez puis l’oreille gauche. Ses mouvements étaient encore lents mais imperceptiblement ils s’accéléraient. Ce n’était pas bon signe.
    Heureusement, la lecture était terminée et Tanin avec un large sourire s’adressa à Marcus Petrus :
    —    Je crois que vous m’avez posé une question ? Oui, nous cherchons à préserver le commerce local afin d’éviter la désertification du pays. Acheter des chaises permet à nos bucherons, marchands de bois, de quitter la forêt et de se retrouver en famille pour les fabriquer. La vie de couple s’en trouve améliorée, les enfants apprennent à connaître leurs pères et  les nouveaux venus sont assis confortablement.
    Un long silence suivit. La réponse de l’édile méritait réflexion.  
    Marcus Petrus voyait l’avantage de disposer d’une chaise mais pour ses hommes il ne pouvait en être question. Assis au même niveau n’était pas bon pour la discipline. Seuls les chevaux méritaient une exception quand ils étaient tous de la même taille. Non, cette clause devait faire l’objet d’une dérogation, d’une spécificité de la trente troisième centurie.
    Il se gratta le menton et s’approcha de Tanin pour lui parler à l’oreille.
    Olef donna un coup de coude à Luculus qui répondit par un clin d’œil. Le chef allait certainement chercher à obtenir la gratuité des chaises.
    Le conseiller scribe poussa un soupir de soulagement. L’étranger venait de prendre le permis de séjour, la modification du texte n’aurait pas lieu.
    Marcus Petrus avait obtenu ce qu’il voulait : sa chaise serait plus haute et, de plus, disposerait d’accoudoirs.
    Tanin avait âprement négocié cette affaire de chaises. Il n’était pas question d’en autoriser la diminution ce qui entrainait automatiquement un manque à gagner pour les bucherons. Tanin avait défendu avec vigueur son nombre de chaises et, habile négociateur, avait accepté des pieds plus courts pour trois chaises en contrepartie d’une paire d’accoudoir. Cette convention unissait dorénavant les deux hommes.
    Une accolade franche et virile consacra le pacte qui associait deux civilisations. Une crête en crins  se frotta à la plume d’épervier et les membres de l’Agras entonnèrent un chant où il était question de chaises, de vaches et de tonnelets…

    **********
    *********************************
    Rallux, accompagné de Clélia et de Rima, avait planté ses derniers poteaux en respectant un alignement parfait.
    Cette rigueur avait impressionné les jeunes femmes.
    Le maniement raffiné de la pelle, le choix judicieux des emplacements, la puissance d’enfoncement des pieux avaient séduit Rima habituée aux lenteurs calculées de Tanin.
    Clélia avait succombé à l’élégance des gestes, au regard vif et à la musculature des mollets de ce travailleur étranger. De tous ses amants, aucun ne pouvait rivaliser avec ce bel homme.
    Entre les pelletées, la conversation allait bon train.
    Rallux récoltait les confidences sans même les provoquer. Après quatre poteaux, il savait tout ou presque de la vie de ses accompagnatrices. Au cinquième, il se demanda si Clélia n’avait pas une arrière pensée en l’invitant chez elle.
    —    Ma maison est confortable avec des poules qui donnent des œufs tous les jours. De plus, j’ai une sorte de balcon avec vue plein ouest sans vis-à-vis. Je vous propose de venir gouter ma confiture à la rhubarbe. Vous verrez elle est excellente. C’est une recette  de ma grand-mère.
    Rallux, élevé par des membres du clergé, ne connaissait pas la confiture de rhubarbe. Le souvenir des suites délicates du repas de la veille et le souci de terminer ses plantations le poussèrent à décliner momentanément cette charmante proposition.
    —    C’est avec grand plaisir que je me rendrai à votre délicate invitation mais, si vous me le permettez, à un autre moment.
    —    Oh, mais bien entendu, ma porte restera ouverte. Répondit Clélia en lui précisant l’emplacement de la maison.
    —    Il me sera difficile de vous inviter, dit Rima à son tour. Mais je trouverai bien un moment où mon mari sera occupé avec ses quatre autres épouses pour vous faire signe. Etant la plus jeune, je dispose encore d’une hutte individuelle où je peux recevoir ma famille. C’est plus commode que la salle collective réservée aux conjointes plus âgées.
    Cette deuxième invitation était surprenante et perturba Rallux pendant la plantation de son  septième poteau.
    Pas de doute Rima l’avait troublé.
    La sanction fut immédiate. Un coup de travers et son pilier se rompit à mi-hauteur.
    Le chef n’allait pas être content. Le matériel perdu ou détérioré devait faire l’objet d’une déclaration spéciale et le chef n’aimait pas rédiger ce genre de justificatif. Il prenait beaucoup de temps, exigeait des explications précises avec schéma en trois dimensions et Marcus Petrus n’aimait pas dessiner.
    Rallux retint son juron favori, remercia Rima pour son invitation et planta son dernier pieu.
    Le tour de la place était terminé. Une pause s’imposait. A l’ombre et à l’abri des regards la conversation porta sur les difficultés de la condition féminine.
    Faire le ménage et la cuisine était réservé aux hommes. Les épouses dont le nombre variait selon le niveau social s’occupaient des bêtes et du potager. Elles perdaient la garde des enfants dès qu’ils avaient trois ans au profit des grands parents.
    Rallux était sidéré. La vie de ce village était d’une originalité incroyable.
    —    Mais, comment font les maris pour faire en même temps le ménage, la cuisine et les autres travaux ?
    —    Il faut reconnaitre que ce n’est pas facile, répondit Clélia l’œil amusé. Souvent, le ménage n’est pas fait et les repas limités à peu de chose.
    —    C’est plus compliqué pour ceux qui partent plusieurs jours comme les bucherons, rajouta Rima. Dans ces cas, il y a des arrangements avec les veufs ou vieux célibataires qui restent sur place. L’un d’entre eux est particulièrement sollicité. Il s’agit du scribe de l’Agras chargé de rédiger les documents officiels. Ce septuagénaire aux cheveux blancs sait mijoter des petits plats tout en racontant des histoires drôles aux enfants.
    —    A propos, l’Agras ne fait rien pour améliorer les choses, précisa Clélia. Au contraire, certains membres voudraient nous retirer la garde des bêtes. Il parait que nous faisons concurrence aux bergers. Nous passons plus de temps à l’affinage de nos fromages de brebis et naturellement ils sont meilleurs.
    —    C’est vrai, mon mari Tanin m’en a parlé. Ce groupe de gardiens de troupeaux est très actif. Si on l’écoutait, les femmes seraient cloitrées dans les maisons avec pour seule occupation le tissage des toiles de lin.
    —    Ah, si on pouvait lire dans l’avenir ! Je suis persuadée que les femmes auront une place importante, lança Clélia.  
    L’occasion était trop belle. Rallux demanda les mains de ses accompagnatrices. Il était temps de s’occuper de leurs lignes et peut-être d’approfondir certaines questions.

    (à suivre…)

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    LANG

    Message le Mar 27 Aoû - 19:12 par LANG

    Ave Caesar... (Saison 17)

    Cet avant dernier épisode est capital.
    Pour faciliter la compréhension du texte qui va suivre, l’auteur a pensé qu’une ou deux illustrations seraient les bienvenues…


    Yard venait de s’apercevoir que la place était entourée de sept poteaux.
    Sept poteaux, sept côtés ! Et quelle symétrie vindiou !
    Son admiration était sincère. Il n’avait pas l’habitude d’aligner les pieux vermoulus de ses clôtures.
    Cette négligence était volontaire car c’était un bon moyen de gagner subrepticement du terrain à l’occasion des réparations inévitables ou provoquées. Les clôtures étaient donc maintenues dans un état déplorable. Comme presque tout le monde faisait la même chose, malheur à celui qui tardait à faire ses réparations.

    Les litiges ne faisaient pas l’objet de dépôts de plaintes. Néanmoins, lorsqu’un troupeau ne retrouvait plus son champ au petit matin, la commission d’enquête  était saisie d’office mais la procédure était longue et le résultat aléatoire.
    Un éleveur, lassé de ne pas pouvoir déposer plainte, avait trouvé une solution astucieuse pour entourer ses terrains. Les poteaux étaient remplacés par des haies de noisetiers dont ils tordaient et entremêlaient les branches à l’horizontale. C’était tout un art que de torturer ces noisetiers en évitant de les détruire. L’éleveur avait la main verte et savait tresser les nouvelles branches avec délicatesse. Un artiste !
    Mais  l’unanimité s’était faite contre cette manière barbare de clôturer un pré.
    C’était contraire aux traditions, inesthétique et réduisait la largeur des chemins. Le malheureux qui ne connaissait personne de l’Agras eut l’obligation de supprimer sa haie...
    Les pieux de Rallux avaient beaucoup d’allure et aucun rapport avec les noisetiers. Egalité des hauteurs, inclinaison nulle, angles au sol identiques. Du grand art, acquis à force de fabriquer des palissades lors des bivouacs.
    L’admiration de Yard se transforma lentement en inquiétude.
    Cette symétrie qui émanait des sept poteaux était esthétique mais contraire aux traditions du pays. Pourquoi un tel souci de l’alignement, une telle recherche d’égalité des distances ?

    Ave Caesar... fin du feuilleton quotidien de l'été Pot11
    Je vois que tu penses la même chose, dit Tahlweg qui venait
    de s’éloigner de la foule qui festoyait joyeusement.
    Ces gens là manquent de naturel, poursuivit-il en souriant devant l’air pensif de Yard.
    Oui, tu as raison, mais cette obsession de la rigueur est inquiétante. Ils sont capables de planter les arbres de la même manière. Tu imagines nos forêts avec des rangées à perte de vue ? Et nos chemins tortueux transformés en avenues majestueuses quadrillant le pays ? Quel manque de fantaisie.
    Tu exagères Yard, qui pourrait s’intéresser à notre pays perdu ?
    Yard ne répondit pas.
    Oui, quel intérêt pouvait avoir cette terre de collines boisées semées de cours d’eau dont le peu de terres cultivables faisait le bonheur des taupes et des sangliers. Les sentiers avaient des parcours variés et changeants au gré des pluies ou des humeurs des gardiens de troupeaux.
    Personne ne pouvait être assez fou pour entreprendre des travaux de nivellement, drainer les marais, creuser  des tunnels pour le plaisir de sillonner la région sur des chemins pavés.
    A moins… A moins d’avoir un souci de la rigueur particulièrement développé.
    Etat d’esprit très mal considéré par les habitants.
    Un étranger avait bien tenté d’aligner ses poteaux de clôtures et de planter des légumes au cordeau. La nouvelle avait fait le tour du pays et le sujet mis à l’ordre du jour de l’Agras.
    Une délégation, comportant plusieurs anciens bucherons et un jeune père de famille, s’était rendue sur place. Les propriétaires, un couple venu du nord, flattés d’une telle attention avaient préparé cette visite d’inspection.
    Le rangement des lieux était impressionnant.
    Chaque chose avait sa place et chaque chose était à sa place.
    L’intérieur respirait l’ordre et la propreté. L’extérieur, malgré quelques mauvaises herbes, offrait un spectacle où la symétrie régnait partout.   L’alignement des allées, la hauteur rigoureusement identique des poireaux, la répartition régulière des plants à l’intérieur des massifs avaient sidérés les membres de la délégation

    Ave Caesar... fin du feuilleton quotidien de l'été Poir10

    Un silence pesant s’était installé quand l’homme du nord, avec un accent guttural, avait présenté les moyens qu’il utilisait pour obtenir ce résultat.
    Pas un mot ne fut échangé à la vue des cordes, des piges ou même d’un compas rudimentaire mais particulièrement astucieux.
    Aucune poignée de mains ne fut échangée à la fin du discours cohérent et bien construit de l’étranger. Il s’agissait d’une démonstration claire et précise concernant la nécessité de tracer des lignes droites pour rejoindre deux points.
    Le jeune père de famille fit remarquer que les deux points devaient être bien l’un en face de l’autre. L’homme du nord le dévisagea avec condescendance et répondit par des arguments rigoureux que personne ne comprit.
    Le compte rendu de la délégation plongea l’Agras dans une grande perplexité. Comme on peut l’imaginer, les discussions se poursuivirent tard dans la nuit.
    Merlot le guérisseur fut convoqué d’urgence afin d’avoir son avis. Un tel souci de la rigueur était-il susceptible de porter atteinte à l’ordre public ?
    La réponse ne se fit pas attendre : oui !
    Respecter l’ordre d’arrivée des malades et faire un diagnostic précis étaient impensables !
    L’avis éclairé de l’expert médical conforta l’opinion unanime de l’Agras.  
    Le comportement de cet étranger prouvait qu’il n’avait aucun souci de s’intégrer. Pire, son obsession de l’ordre et de l’alignement s’accompagnait d’une rigueur dans le raisonnement particulièrement inquiétante.
    L’histoire de l’alignement des deux points avait fortement perturbé Tanin.
    Cet étranger était un fauteur de troubles.
    Il cherchait à relier deux points par une ligne droite !
    Et s’ils n’étaient pas l’un en face de l’autre ?
    Le jeune père de famille avait rapporté la réponse de l’étranger qu’il n’avait pas comprise. Tanin releva qu’il était question d’espace, de distance relative, de luminosité et de temps. Il supposa qu’il s’agissait de relier les points par grand soleil et sans se presser. Aucune fantaisie !
    Qui sait où cette absence d’improvisation pouvait mener.
    Au petit jour, l’Agras décida à l’unanimité que cette attitude intrinsèquement perverse portait préjudice à l’image du pays…

    Yard releva la tête et s’adressa à Tahlweg.
    Tu te rappelles cet étranger du nord qui alignait ses oignons en respectant une distance de trois doigts ?
    Oui, et en plus il coupait ses poireaux pour les mettre à la même hauteur.
    Je me demande si les nouveaux arrivants ne viennent pas de la même région. J’avais entendu parler dans ma jeunesse d’anciennes tribus continuellement à la recherche de la perfection.
    Des gens sérieux, travailleurs, hostiles à toute improvisation ?
    Oui, un peu comme cet étranger du nord que l’Agras a expulsé sans ménagement.
    Je me demande ce que pense Tanin de nos visiteurs casqués, répondit Tahlweg.  
    En tout cas, je crois qu’il serait temps de penser à s’organiser. Un front de libération pour s’opposer à cette mise au cordeau serait le bienvenu.
    Yard, tu as raison. Je vais rédiger les statuts.
    Tahlweg se mit au travail.
    Au petit matin, il avait devant lui sa première pancarte prête à être affichée clandestinement…

    (à suivre… Pas pour longtemps !)

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    LANG

    Message le Mer 28 Aoû - 19:17 par LANG

    AVE CAESAR (18 et dernier épisode )

    Nous sommes arrivés à la fin du mois d’août et donc de ce feuilleton. C’est la rentrée dans quelques jours, il est temps de lui trouver une fin.

    Epilogue.

    La suite, et la fin, évidemment chacun la connait.
    Si, si, je vous l’assure.
    L’action de Tahlweg alimentée par le mauvais esprit de Yard fit merveille…
    Ce fut une véritable insurrection !
    Le soulèvement d’une grande partie des habitants de Stone mit les nerfs de Marcus Petrus à rude épreuve.
    Les poteaux indicateurs étaient régulièrement renversés ou parfois déplacés pour indiquer de faux chemins. Une lutte sans merci s’engagea contre les fauteurs de troubles.
    Le « beau » Rallux, grâce à ses succès féminins fut à l’origine de la neutralisation de plusieurs démolisseurs. Luculus avec beaucoup de chance trouva les outils qui servaient aux destructions. Quant à Olef, préposé à la garde des chevaux, il n’obtint aucun résultat mais garda de bonnes relations avec l’aubergiste ce qui permit d’améliorer l’ordinaire de la troupe.
    Tanin l’édile inamovible manoeuvra subtilement pour rester en dehors du conflit tout en y étant.
    Marcus Petrus nota avec satisfaction que le nombre de poteaux détruits étaient en baisse significative. La victoire était donc à portée de mains.
    Las, les évènements en décidèrent autrement. Les évènements ou plutôt les sénateurs de Rome. Tout cela coutait bien trop cher et une crise économique balaya le comité directeur qui venait à peine d’être réélu. Les nouveaux élus après de multiples réélections avortées, et après concertations multiples, décidèrent de mettre un terme à l’occupation de certains territoires. Une faction particulièrement active manoeuvra habilement pour nommer un négociateur chargé de régler le problème en prenant contact avec toutes les unités de l’Empire. Cet homme connaissait son affaire pour proposer un avenir radieux à des combattants.
    Avec des mots, et rien qu’avec des mots, il enthousiasma ces guerriers habitués aux coups durs à l’idée d’une retraite anticipée.    
    Et, un soir de septembre Carolus Gratius arriva à Stone.
    Carolus Gratius était le chef suprême de la trente troisième centurie de Lombardie. Mis à la retraite d’office après une première période de commandement, il avait été réintégré dans son grade et au même poste grâce aux relations de son épouse. De haute taille, fine moustache et yeux couleur noisette, il était ravi de regrouper ses troupes pour un retour au pays.
    Pourquoi ? On l’ignore. Né sous le signe du scorpion, il était difficile de connaître ses pensées mais il en avait.
    En arrivant au carrefour des cinq chemins, il apprécia le travail de l’équipe de reconnaissance. Les poteaux étaient remarquablement bien plantés et bien orientés. Le reste du parcours fut un peu plus chaotique car les poteaux avaient été déplacés mais Carolus Gratius comme tout bon chef qui se respecte avait le sens de l’orientation.
    A l’entrée du village Marcus Petrus l’attendait.
    Un réveil à l’aube, suivit d’une préparation laborieuse, d’un nettoyage soigneux et d’une répétition répétée à plusieurs reprises, permit une présentation de la troupe suivie d’aucune remarque.
    Devant ses hommes alignés au cordeau, Marcus Petrus expliqua la situation avec beaucoup de détails. Le terrain, l’environnement, les cultures, les haies de noisetiers, le fromage de brebis, les chaises et le fonctionnement des Agras. Avec gestes et intonations différentes à l’appui, cet exposé était exceptionnel par sa sobriété.
    Le village entier s’était bien entendu déplacé et écoutait religieusement ce qui finalement s’avéra une histoire fort intéressante. Un spectacle son et discours d’une tenue remarquable.
    Après trois heures de présentation et plusieurs dessins au sol, Carolus Gratius mit fin à cette exhibition en levant le menton à plusieurs reprises. A la troisième fois, un lourd silence enveloppa l’assistance.
    Carolus Gratius croisa les bras.
    Il réfléchissait en regardant le bout de ses sandales. La situation était délicate. Rome attendait de lui une remise en ordre sans plus tarder. Ses centurions comptaient sur lui pour obtenir des moyens supplémentaires et des ordres précis. La population désirait retrouver sa place sans poteaux et surtout aspirait à pouvoir retrouver la liberté de cultiver ses légumes dans le désordre.
    Après avoir salué la population du bras gauche et ses quatre centurions du bras droit, il leva les yeux au ciel. Puis, le regard fixe, le nez planté vers le soleil, les deux bras tendus à la verticale, il prononça la phrase tant attendue :
    Je vous ai compris !
    Tout le monde était ravi et Tanin qui avait bien entendu assisté à la scène se mit à applaudir des deux mains. Ses femmes firent de même. La foule se rua sur les instruments et, la musique aidant, une immense clameur parcourut le village.
    Marcus Petrus se voyait déjà monter en grade.
    Pour sensibiliser ses hommes il leur fit exécuter plusieurs manœuvres du genre debout couché. Ce qu’ils firent impeccablement, persuadés de pouvoir bénéficier d’une permission exceptionnelle.
    Et là, vous connaissez la suite.
    Carolus Gratius signa un accord avec Tanin et négocia secrètement avec Tahlweg. Le village retrouvait son autonomie entière à condition d’entretenir les poteaux indicateurs. Tahlweg était enchanté de disposer de tels supports pour ses futures élucubrations….
    Marcus Petrus et son équipe, persuadés d’avoir été compris, ont tenté de faire du zèle en rajoutant quelques poteaux sans indications précises. Un effort pour respecter la parole donnée en quelque sorte. Aller au bout de la mission qui leur avait été donnée à l’origine.
    Cela partait d’un bon sentiment mais Carolus Gratius n’avait pas aimé. Il avait changé la mission initiale sans le dire et il n’était pas question de gaspiller du matériel. Une telle attitude de respect des consignes caractérisait une faute contre l’esprit et à la limite pouvait s’apparenter à une tentative de rébellion. Une révolte de centurions ! Inimaginable !
    Imaginez un peu la suite…    
    Marcus Petrus et ses hommes, Luculus, Olef et Rallux, se retrouvèrent mutés dans une garnison du Nord. Pas besoin de vous faire un dessin. Plus question d’arborer le casque de cuivre rouge aux reflets amarante. A la place, pour se protéger du soleil plutôt inexistant, ils se contentèrent d’une espèce de chapeau rond de couleur crème.
    Le parchemin sur lequel figurait leur ordre de mission portait un sigle incompréhensible écrit en gros caractères.
    Marcus Petrus ne connaissait pas sa signification. Il présenta le document à ses hommes en le tenant à bout de bras.
    Luculus prononça tout haut ce mot étrange :
    OSMOSE !


    PS : pour rassurer quelques lecteurs (ou lectrices), on peut préciser que Clélia et Rima étaient du voyage. Comme quoi les casques en cuivre rouge aux reflets amarante avaient un certain succès ….
    En ce qui concerne le village de Stone et de toute cette région on ne sait pas ce qu’ils sont devenus. Les poteaux indicateurs ont disparu depuis longtemps. Certains parlent d’une citée engloutie au milieu des bois ou du sable…

    Ave Caesar... fin du feuilleton quotidien de l'été Sandal10

    FIN

    Et voila, cette histoire hors du temps - et hors sujet - est terminée. Le forum va pouvoir reprendre un cours « normal »…
    Merci à ceux qui ont suivi en faisant beaucoup d’efforts et aux autres qui ont tenté de le faire…
    A l’année prochaine peut-être ?

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    jojo27

    Message le Jeu 29 Aoû - 7:55 par jojo27

    A l'année prochaine Very Happy merci

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