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    En Avant ! (4)

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    06072019

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    En Avant ! (4)

    Il y avait aussi ma grand-mère…


    Elle était redoutable, si quelqu’un ou quelque chose lui avait déplu. La raison en était parfois mystérieuse. On était obligé de se creuser la cervelle pour la trouver. Souvent, c'était tout simplement parce qu'elle avait appris par une bonne voisine que nous étions passés dans sa rue sans nous arrêter. L'œil mi-clos, les lèvres pincées, elle savait nous faire comprendre sa mauvaise humeur sans rien dire…
    Avec moi, elle ne se départissait jamais de sa gentillesse, tout en restant intraitable quand il s'agissait de finir la soupe - sans parler du pain, qu'il ne fallait jamais jeter.
    Nos rapports étaient souvent silencieux, mais il ne s'agissait pas de réserve de sa part. C'était tout simplement parce qu'elle ne parlait que l'allemand !
    La défaite de 1870 était passée par là, avait rendu cette langue obligatoire, et une frontière à moins d’un kilomètre, sans obstacle particulier, avait fait le reste. Ma grand-mère était née en 1891.
    Contrairement à ce que j’avais tendance à penser, très fière d’être française, elle n’aimait pas « ceux d’en face ». Sa façon de ponctuer certaines phrases avec des « Ach, die Preisen ! » (« Ah, les Boches ! ») était révélatrice.
    Nous arrivions néanmoins à communiquer. Elle s’exprimait en « patois » et connaissait quelques mots de français. C'est avec beaucoup d'application qu'elle répétait ceux que j'essayais de lui apprendre. Elle fit des progrès, et moi encore plus pour saisir son drôle de langage. Considérant que cette langue était un obstacle à de bonnes études, mon père refusait de le parler à la maison. Heureusement, ma grand-mère était là.
    Grâce à elle, j'arrivais à comprendre ce qui se racontait les soirs d’été sur les pas de porte de sa rue. En effet, après le souper, tout le monde sortait s’asseoir sur les marches d'escalier ou le volet du soupirail. Un petit coussin pour le confort, et c’était l’attente des trois coups. Dans un premier temps, personne ne bougeait, puis, peu à peu des silhouettes se détachaient pour s'arrêter chez l'un ou chez l'autre afin de bavarder. Commençaient alors des discussions très intéressantes. La radio ne passionnait personne, seul comptait ce bouche-à-oreille. Que de choses on apprenait !
    Ma grand-mère était bien placée, non seulement parce qu'elle était au début de la rue, que les colporteurs de nouvelles remontaient, mais surtout en raison de sa réputation. Elle en imposait par une distinction naturelle et une véritable élégance malgré son tablier. Ses cheveux blancs aux petites ondulations multiples faisaient l’objet de ses soins les plus attentifs. Passages réguliers chez la coiffeuse et séances hebdomadaires de bigoudis étaient des activités incontournables. Des yeux bleu clair, un petit nez au milieu d’un visage fin, ma grand-mère était la « dame » de la rue Saint-Nicolas. Elle avait aussi l'art de savoir écouter et de répondre avec finesse. Tout le monde venait donc lui faire son petit compte rendu.
    Quand la personne s'était éloignée, j'avais droit aux commentaires - que j'approuvais, évidemment. Il m'arrivait souvent de ne pas comprendre tout à fait ce qu'elle disait, mais mon hochement de tête était le signe de notre complicité.
    Elle m'a appris sa langue, mais aussi qu'il ne fallait pas boire après avoir transpiré ou mangé des cerises. Pas question de se servir de l’eau du robinet tant qu’elle était trouble. Le précieux liquide pompé au fond des mines devait d’abord reprendre son aspect naturel. J’attendais sagement en regardant le gobelet accroché contre les carreaux en faïence au-dessus du lavabo. Recouverte d’émail et décorée de fleurs bleues, fière de son rôle exclusif, cette timbale n’était jamais pressée…
    Grâce à ma grand-mère, je sais qu'un lapin mange du son avec plein d'épluchures mais qu'il préfère les carottes. Je sais aussi envoyer des boutons dans un bol en les faisant sauter du bout du doigt, car c’est un jeu qu’elle aimait beaucoup.
    Le cérémonial de la mirabelle qu’elle enflammait avec une allumette me fascinait. Pour les grandes occasions, elle acceptait après avoir fait des manières qu’on lui serve ce liquide transparent dans un tout petit verre aux reflets bleus. L’alcool brûlait quelques instants, et, les yeux mi-clos, elle y trempait délicatement un sucre avant de le déguster lentement. Parfois, elle me donnait un petit morceau, mais il n’avait que le goût du sucre. Ma grand-mère avait des principes !
    Elle avait aussi des habitudes. Certaines me paraissaient discutables, comme le fait d’offrir des oranges en guise de cadeau de Noël ou de se laver les mains avant de se mettre à table. Mais parmi celles que j’appréciais, il y avait le bassinage du lit en hiver. Il m’arrivait en effet de passer la nuit chez elle où les chambres à coucher n’étaient pas chauffées. Elle sortait une brique du four puis la faisait circuler sur le drap avant de la laisser au fond du lit. J’attendais, le dos tourné vers la cuisinière pour emmagasiner le maximum de chaleur, et, au signal, je plongeais sous l’édredon en prenant soin de ne rien laisser dépasser. Le contact des tissus glacés était épouvantable. Sortir la tête aurait été une folie car il faisait encore plus froid à l’extérieur. Roulé en boule, j’allais à la recherche de cette brique en évitant de la toucher car elle était brûlante. Progressivement réchauffé et à moitié asphyxié, je finissais par m’endormir.
    Avec beaucoup d'art, elle savait préparer les légumes pour la soupe - que je n'aimais pas. Ses mains me fascinaient. Petites et fines, elles étaient gercées mais faisaient preuve d'une grande agilité pour peler des pommes de terre, couper des poireaux en morceaux ou écosser des petits pois.
    Tous ces produits étaient cultivés dans le petit jardin, entretenu avec beaucoup de soin par l'oncle Nicolas.
    Au milieu des haricots et des oignons trônait une petite construction en bois, c’étaient les toilettes. Je m’y rendais par obligation, mais j’avais beaucoup de mal à m’asseoir sur la planche, et le papier journal manquait d’images. Le plus souvent, j’emportais une bande dessinée et j’occupais les lieux assez longtemps. Un jour, j’ai vu mon parrain vider la fosse avec un seau au bout d’une perche et répartir le contenu nauséabond dans des petites tranchées. C’était, paraît-il, bon pour les légumes.
    Toujours est-il que les plantes poussaient bien dans ce jardin aux groseilles à maquereau délicieuses et à la rhubarbe envahissante. Sa terre était noire. Si noire que j'étais convaincu qu'elle contenait du charbon. C'était certainement vrai : on trouvait souvent des grains de poussière sur l'édredon tout blanc de la chambre à coucher. Ma grand-mère fermait ses fenêtres pour empêcher l'arrivée de ces particules qui salissaient tout et laissait les volets clos en été pour conserver un peu de fraîcheur.
    Consciente de l'importance de l'électricité, elle n'allumait ses lampes que la nuit venue. En hiver, nous vivions souvent dans la pénombre, éclairés par les lueurs de la cuisinière à charbon. Assise dans un fauteuil, elle me parlait du passé, et j'écoutais en regardant la bouilloire toujours remplie d'eau qui diffusait sa vapeur vers le mur. Sa voix était douce, le « patois » mélodieux. Certains souvenirs étaient racontés à voix basse car ils étaient confidentiels. Parfois, il s’agissait des mêmes histoires, mais mon attention ne faiblissait pas, j’étais sous le charme.
    L'enchantement cessait avec l'arrivée de mon père, qui allumait la lumière. Ma grand-mère laissait faire, mais ce n'était pas de gaieté de cœur, l'électricité était chère.
    Elle avait une passion qu'elle essaya de me faire partager. C'est ainsi que j'ai découvert ce qu'était un cimetière !
    Tout d'abord c'était un lieu de promenade où elle se rendait plusieurs fois par jour, car il était situé à une centaine de mètres de la maison.
    C'était aussi un lieu de rencontres et de visites. On pouvait y croiser des gens qui habitaient un peu plus loin et se donner des nouvelles.
    La variété des tombes permettait de commenter les inscriptions ou le manque d'entretien.
    Il n’y avait pas de quartiers chics, mais un mélange de luxe et de simplicité qui correspondait peut-être à ses occupants. Le coin du côté des nouveaux arrivants donnait une impression de précarité et de désordre, mais, d’une fois sur l’autre, on voyait si la famille faisait des efforts d’aménagement. Laisser des fleurs sans les arroser était un signe qui ne trompait pas.
    De temps en temps, pour changer un peu, nous allions visiter le cimetière de la ville voisine après avoir pris l’autobus. Pour ces déplacements à longue distance ma grand-mère mettait toujours un chapeau : il ne s’agissait plus d’une simple promenade, mais d’un voyage.
    Oui, un cimetière est plein d’enseignements.
    Il y avait aussi les convois funèbres. Comme ils passaient devant la maison, nous étions très bien placés. Ces défilés étaient un peu tristes, surtout aux premiers rangs, mais ils ne manquaient pas d’intérêt. L’avant-garde était composée par les enfants de chœur et parfois par M. le curé lui-même s’il s’agissait de l’enterrement d’une personne importante. Pour les très grandes circonstances, il était suivi de l’harmonie municipale avec ses tambours en berne et on pouvait apercevoir l’oncle Hans. De tels événements étaient « malheureusement » rares. Derrière arrivait un beau cheval revêtu d’un grand manteau parsemé de galons argentés. Il tirait lentement le corbillard à l’allure de carrosse, qui débordait de fleurs. J’aimais beaucoup cette partie du convoi. Puis venait la famille avec cravates et voiles noirs. Les femmes paraissaient particulièrement éplorées, mais il était difficile d’apercevoir leurs visages. Suivait le gros de la troupe, formé par les amis et les badauds. Mains jointes ou bras croisés, ils avaient généralement l’air triste. Leur nombre avait une grande importance, il était même fondamental pour justifier les commentaires de ma grand-mère.
    C’était soit un petit soit un bel enterrement !
    Un bon défunt pouvait arriver à drainer une grosse partie de la ville et même le conseil municipal au grand complet. Inutile de préciser que la cérémonie faisait alors l’objet des conversations pendant toute la semaine.
    Le cortège pouvait aussi révéler des surprises. Il comportait parfois des membres de la famille éloignée que l’on n’avait pas vus depuis longtemps. Le retour du cimetière, qui s’effectuait dans le désordre, et parfois dans la bonne humeur, donnait ainsi lieu à des retrouvailles bien sympathiques.
    Les morts étaient donc des gens indispensables.
    Sans eux, la vie sociale aurait été incomplète. Ainsi, tous les ans à la Toussaint, la famille se réunissait devant la tombe du grand-père.
    Les chrysanthèmes, qui allaient geler durant la nuit, étaient déposés délicatement sur le marbre gris. Avec recueillement, chacun s’emparait à tour de rôle du brin de buis qui dépassait d’un ciboire en pierre à moitié rempli d’eau bénite. Je l’avais gouttée avec mon doigt et j’avais été déçu car elle n’avait aucun goût. À la fin des bénédictions, ma grand-mère s’assurait toujours que le couvercle du récipient était bien fermé. Cette eau était précieuse.
    Le temps s’écoulait très lentement sur le chemin du retour avec les rencontres d’amis où de membres de la famille qui se traduisaient à chaque fois par de longues discussions. C’était un jour privilégié pour échanger des informations et faire de nouvelles connaissances.
    Avant de se quitter, on se rassemblait chez la grand-mère pour déguster les gâteaux confectionnés par l’oncle Nicolas le frère de mon père. La réunion se déroulait avec discrétion car il n’était pas question d’allumer la radio ce jour-là, ni la lumière avant la tombée de la nuit, bien entendu.
    La conversation, à voix basse, portait sur les uns ou sur les autres et un peu sur le grand-père.
    Pour moi, c’était l’homme aux cheveux blancs qui m’avait acheté mon premier revolver. Nous étions partis pour la foire, main dans la main, seuls tout les deux pour la première fois. Fier de son petit-fils, il n’avait pas compté les tours de manège et, comme il se doit, j’en avais redemandé. À l’heure du retour, j’avais fait un caprice en refusant de descendre des chevaux de bois. Le pauvre grand-père, qui habituellement était plutôt du genre autoritaire, avait trouvé son maître. À bout d’arguments, il avait eu l’idée de cet achat pour me faire quitter mes destriers blancs et rentrer à la maison. Mes parents avaient été surpris par ce choix : offrir une arme alors que la guerre venait à peine de se terminer était tout à fait déplacé.
    J’avais cinq ans quand il est mort. Je jouais dans le jardin lorsqu’un mineur s’est arrêté devant chez nous pour nous apprendre la nouvelle.
    Grand-père était né à Paris où ses parents avaient émigré après 1870. Peu de temps après sa naissance, le retour en Lorraine s'était imposé pour trouver du travail dans les mines. Devenu mineur lui aussi, grand-père avait fait la guerre de 14-18 sur le front russe dans l’armée allemande comme tambour et boulanger. Il n’avait pas rapporté de croix de fer, mais une belle photo et surtout une baïonnette que mon père avait récupérée ; il n’était pas question de jouer avec cette relique qui pourtant était plus belle que celle de l’oncle Hans.
    Sa tombe était toujours soigneusement entretenue par ma grand-mère et sa photo en grand uniforme ornait le mur de la chambre à coucher. C’était celle d’un soldat allemand, mais il était beau avec sa superbe moustache. Elle faisait face à celle de l’oncle Nicolas, en uniforme français. Cette cohabitation ne me choquait pas particulièrement. Grande d’un côté, drôle de l’autre, il ne s’agissait pas de la même guerre.
    Par contre, j’avais du mal à comprendre comment certains avaient fait la même sous deux uniformes différents. Avoir été sur la Meuse en 1940 et sur le front russe en 1943 me paraissait bien compliqué.
    Toujours est-il que j’écoutais avec passion ceux qui racontaient leurs souvenirs de campagne. C’était un moment privilégié qu’il suffisait d’attendre car il arrivait toujours…
    Bien plus tard, j’ai fait la dernière promenade avec ma grand-mère pour l’accompagner jusqu’au cimetière. Le temps avait passé, le corbillard n’était plus tiré par son cheval noir. C’était néanmoins un bel enterrement, car il y avait beaucoup de monde. Grand-mère pouvait être contente. Mon regard a suivi sa descente guidée par deux grosses cordes, et elle s’est posée délicatement à côté du grand-père. Pour lui dire au revoir une dernière fois, j’ai fait le salut militaire, car j’avais un képi sur la tête.
    J’aimais bien ma grand-mère mais pas les cimetières.

    (à suivre…)
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